Vous reprendrez bien une tranche d’Apocalypse ? Pour rendre à César ce qui n’appartient définitivement pas aux Américains, Kenichiro Akimoto réadapte le manga All You Need is Kill pour nous délivrer un animé piochant sans retenue dans les codes du jeu vidéo, tout en exacerbant sa notion de solitude.
Enfilons notre kit du parfait petit chimiste et risquons-nous à une expérience : qu’arrive-t-il lorsque l’on place dans une fiole, une goutte de Groundhog Day avec une pincée de Starship Troopers et que nous dissolvons le tout avec une solution de Neon Genesis Evangelion ? Réponse : All You Need is Kill.
Avec une parentalité aussi vigoureuse et éclectique, on jurerait que le résultat ne peut être qu’explosif. Oui… et non. En règle générale, la mixité au cinéma a ses limites. Et même si le film rempli aisément son rôle de divertissement avec quelques prouesses d’action, il ne faudra sans doute pas lui en demander davantage, sous peine d’être un poil déçu.
« Dans un futur proche, le Japon se reconstruit après l’invasion d’une gigantesque fleur extraterrestre. Quand elle entre en éruption et libère des créatures dévastatrices, Rita meurt dans le chaos… avant de se réveiller au début de la même journée. Prisonnière d’une boucle temporelle, elle revit sans cesse la bataille. Jusqu’à sa rencontre avec Keiji, lui aussi piégé dans le cycle. Ensemble, ils vont tenter de briser la boucle… ou mourir pour toujours. »

Comme une étrange sensation de « déjà-vu »
On prend les mêmes, et on recommence. Une spécialité du cinéma, d’autant plus aujourd’hui à l’ère des franchises. Comme si, sans le faire exprès, le film nous parlait de notre époque : chaque jour les mêmes films, les mêmes têtes, la même musique. Tandis que Edge of Tomorrow 2 a été relégué dans le plus profond tiroir de la Warner fraîchement remaniée, le réalisateur Kenichiro Akimoto nous pond sa propre réinterprétation du manga de Sakurazaka et Obata. Pour son premier film au cinéma, il s’éloigne de l’aspect martial (pour ne pas dire patriotique) de la version de Doug Liman pour lorgner plus volontiers vers un drame intimiste.
Exit la belle gueule de Tom Cruise. La narration recadre son histoire et travelling sur Rita, contrecarrant les attentes des fans du manga. Héroïne mystifiée dans l’œuvre originelle, elle pique la place à Keiji. Les rôles s’inversent. Toutefois, on respecte le versant teenage – choix plus ou moins nécessaire en regard du public cible et de l’amour des japonais pour mettre en scène des adolescents qui portent le poids du monde sur leurs épaules.
Cette fois, le plot de la boucle temporelle ne sert pas tant de jeu de mise en scène, que de trifouillage psychologique. A vrai dire, la narration ne cherche même pas à rendre fun cette mécanique – ce qui est dommage. La belle idée sur la notion d’enfermement psychique qu’induit un tel trope, se heurte donc, hélas, à un manque de profondeur. Rita reste davantage une pièce du moteur que son carburant.
Que nous raconte donc cette nouvelle itération de All You Need is Kill par rapport à son ainé ? Pas grand-chose en dehors de la morale shonen du : Tatakae !
It Takes Two
L’animation japonaise a toujours entretenu une relation privilégiée avec le jeu vidéo. Des jeux deviennent des films, et des films deviennent des jeux. Les deux médiums finissent par s’influencer, mêlant leur grammaire jusqu’à désarçonner les plus dyslexiques et titiller les puristes les plus réfractaires. Un nivellement vers le haut que All You Need is Kill s’approprie en allant puiser dans la plus vieille mécanique d’arcade : le die and retry.
À chaque mort, Rita « respawn » à un point fixe, et chaque jour elle conserve en mémoire les erreurs de la veille. Face à la menace extraterrestre, elle adopte peu à peu la posture d’une joueuse cherchant à optimiser sa run : survivre plus longtemps, améliorer son skill, faire évoluer son arbre de compétences pour, à terme, vaincre le boss final. L’exosquelette agit comme un boost de stats, la quête de l’arme parfaite comme un loot décisif. Elle progresse, passe des niveaux – sans savoir que, dans l’ombre, quelqu’un la scrute.
C’est du moins ce qu’elle découvre au terme de sa 162e valse. Keiji – archétype du « guy in the chair » – suit sa progression comme on regarde un let’s play de son streamer favori. Elle devient même, selon ses mots, son « héroïne ». À partir de là, la dynamique bascule : il ne s’agit plus de jouer en solo, mais d’activer la coop. Keiji entre dans la danse, et le récit se gamifie d’un nouveau degré. À deux manettes, le training montage restart : il faut apprendre la complémentarité, coordonner les actions, scinder l’écran en deux. Quelques POV viennent même fortifier cette immersion, comme pour mieux nous intégrer à la partie.
Mind Game
Les histoires d’invasion extraterrestre, reconnaissons qu’on en a un peu soupé. C’est même devenu un genre à part entière. On pourrait presque dire que, lorsqu’un film en parodie un autre (exemple : Scream/Scary Movie) c’est le signe qu’un genre est pleinement installé. Or, dans le cas des récits d’envahissement, celui-ci prend bien souvent la forme d’un drame monochrome, comme si les Petits Gris ne pouvaient s’accompagner que d’une désaturation généralisée. Une idée que Kenichiro Akimoto prend à contre-pied en optant pour une palette de couleurs chaudes.
Ce choix visuel ne se contente pas de dénoter : il agit comme un contrepoint à la tragédie et invite à reconsidérer la verdure luxuriante qui entoure les personnages. Comme le souligne Rita au sommet de l’arbre évoquant l’Yggdrasil de la mythologie viking, elle n’avait jamais remarqué à quel point cette journée était « belle ». Une manière de ré-ancrer le regard dans le vivant, malgré la catastrophe imminente. Et même si le chara-design reste à l’image de l’écriture des personnages – clivant dans son épure, flirtant avec celle de Masaaki Yuasi – il permet néanmoins aux animateurs de concentrer leurs efforts sur l’élasticité des combats. Du barouf psychédélique pour ouvrir notre troisième œil.
Devant l’examen de All You Need is Kill, il serait tentant de se laisser couler vers l’interprétation que cette nouvelle itération essaierait de pointer quelques similitudes non fortuites avec l’aliénation moderne de nos sociétés. Le capitalisme et sa mécanique de rendement si bien huilé qui a transformé nos journées en boucle temporelle. C’est en tout cas ce qu’esquissait Good Luck Have Fun Don’t Die également. Cependant, même si ces deux films brillent par leur exploit formel, il leur manque encore cette causticité propre à nous dévoiler la faille du jeu qu’elle dénonce.

