Avec À Pied d’oeuvre, Valérie Donzelli signe une comédie dramatique et nous entraîne dans une histoire vraie, loin des success story traditionnelles. Dans la veine du film social français, la réalisatrice nous livre le parcours chaotique d’un écrivain au talent reconnu, dont la publication n’assure pas la stabilité financière.
À Pied d’oeuvre retrace le parcours de Paul (Bastien Bouillon) photographe qui abandonne sa carrière pour se dédier corps et âme à l’écriture. Inspiré de la vie de l’auteur Franck Courtès et en résonance avec le parcours de Donzelli, le film rappelle que la liberté artistique a un prix. Il se focalise non pas sur le succès post-publication, mais sur la discipline et la persévérance quand le talent ne suffit pas. Donzelli interroge ainsi nos définitions du succès, mêlant dans un même mouvement questionnement humaniste et critique socio-politique. Écrire, c’est avant tout un engagement. C’est une promesse que l’on fait à soi-même, et parfois, la plus belle réussite est celle d’être lu par ceux qui comptent vraiment.
“Achever un texte ne veut pas dire être publié, être publié ne veut pas dire être lu, être lu ne veut pas dire être aimé, être aimé ne veut pas dire avoir du succès, avoir du succès ne veut pas dire être aimé, être aimé ne veut pas dire avoir du succès, avoir du succès n’augure aucune fortune.«

Radiographie d’une époque
Donzelli nous raconte la chronique d’un déclassement. Le parti-pris de choisir un acteur de 40 ans alors que Franck Courtes en a plus de 50, donne une couleur singulière et politique au film. Peut-être est-ce une façon de rappeler que le déclassement touche les français de plus en plus tôt et que suivre ses rêves passe d’abord par un sacrifice. Renoncer à la voie tracée des emplois qualifiés, c’est se plonger dans un méandre de défis, plus lourds les uns que les autres.
Pour donner son réalisme brut au film, la réalisatrice opte pour une esthétique minimaliste, quasi puritaine. Les couleurs sont froides, la plupart des scènes se passent dans la quasi obscurité, et tranchent avec la vibrance des soirées de jeunes. Parfois, des bandes son françaises apportent un peu de chaleur aux séquences, comme Joe le Taxi de Vanessa Paradis. Cette sobriété visuelle et sonore sert le propos, puisque la réalistrice confie que « raconter ce que c’est qu’être artiste me permet de dire et montrer les violences d’aujourd’hui ».
Et ces violences, on les sent partout dans le film, notamment dans le discours des proches : celui du père, de la sœur, de l’ex-femme, de la fille, des gens de passage. Les dialogues bien trouvés accentuent son déclassement et nous suivons à l’écran son isolement progressif signant sa déchéance sociale. Donzelli explore avec justesse ce duel générationnel et joue avec les codes du film social pour dresser avec gravité et humour mêlé le portrait d’une époque où la valeur d’un métier tient à la taille du portefeuille.
L’humain derrière l’écrivain
Paul, incarné par le talentueux Bastien Bouillon, est ce jeune loup qui refuse de se plier aux conventions sociales. Elle nous tend son miroir pour scruter les névroses françaises : le théâtre social des dîners en famille, la religion de l’emploi statutaire, et surtout, l’ubérisation galopante qui transforme les diplômes en micro-tâches. Donzelli a fait d’À Pied d’oeuvre un manifeste de notre temps, social et politique, qui ausculte les plaies de notre société.
À Pied d’oeuvre tord le cœur, repositionne notre vision, détruit notre idéalisme, mais sacralise la dignité humaine. On observe avec tendresse le parcours chaotique de l’homme derrière l’écrivain. Bastien Bouillon nous transmet l’angoisse existentielle de Paul, sa résignation à tout perdre pour dégager du temps pour écrire. Mais surtout son combat pour rester digne, sa détermination malgré les épreuves. Il interprète avec un réalisme saisissant cet écrivain qui refuse d’abandonner sa passion, même lorsque le talent ne suffit plus.
Devenu homme à tout faire, acceptant des missions absurdes sur une plateforme de services à domicile, on ressent au côté de Bastien Bouillon l’angoisse de chaque nouvelle tâche annonçant sa prochaine humiliation. Donzelli donne sa force au personnage avec le double mouvement narratif : le passage de l’état intérieur – ses réflexions et la lecture à voix haute de ses écrits – aux interactions extérieures avec les gens du quotidien qu’elle qualifie de « grand rendez-vous citoyen ».
Paul est invisible aux yeux des autres et devient observateur du quotidien, et y puise son inspiration. Il s’extraira finalement de sa condition en sublimant les épreuves de la vie. Il deviendra l’observateur qui donne du sens à sa vie. La page blanche n’existe pas lorsqu’on est bien entouré ! Le cadrage à hauteur d’homme sert notre compréhension du personnage, avec des plans rapprochés et serrés sur le visage de Paul, laissant filtrer sa mélancolie, sa résignation et parfois sa détresse. Paul est cet homme ordinaire qui ne rêve pas de prestige, ni de haie d’honneur, seulement d’être lu et de trouver le temps d’écrire.
Se mettre à la page
L’interprétation du film résonne également chez la réalisatrice, ancienne architecte qui a tout quitté à 23 ans pour le 7e art, malgré les avertissements paternels. On sent que Donzelli écrit sur ce qu’elle connaît et joue avec des codes du film social pour déconstruire le mythe du self-made man hollywoodien.
On s’attendait peut-être à voir davantage sur le processus d’écriture lui-même. Où sont les longues nuits ou matinées noyées au thé et à la caféine ? L’écrivain tapant fiévreusement sur son clavier au point d’en avoir la migraine, ou pleurant devant la même page blanche pendant des heures ? On parle beaucoup de l’acte d’écrire, mais on ne le voit pas vraiment dans ce film, bien qu’on l’imagine à travers les mots de Paul.
Reste que la force du film est ailleurs : être lu ne garantit par de vivre de sa passion, et chaque auteur doit forger sa propre définition du succès.
À Pied d’oeuvre ne nous vend pas de rêve hollywoodien, mais brosse le juste portrait d’un artiste contemporain, dans toute sa dignité. Il incarne le courage authentique quand tout pousse à renoncer. Donzelli fait le choix d’un discours politico-humaniste et vous met au défi de réussir autrement.
