Wicker de Alex Huston Fisher et Eleanor Wilson : La Belle, la Bête et le patriarcat

Image issue de The Wicker. La pêcheuse et l'homme en osier se regardent tendrement lors d'une danse du village.

L’affiche publicitaire de Wicker attire l’œil, engendre moult questionnements et intrigue, à juste titre, par cette liste d’acteurs flamboyants qui se donnent la réplique, dans un univers tout ce qu’il y a de plus saugrenu.

Wicker est le second long métrage du couple de réalisateurs et scénaristes australiens Alex Huston Fisher et Eleanor Wilson. Ces derniers choisissent d’adapter la nouvelle de l’autrice britannique Ursula Wills, The Wicker Husband, après y avoir décelé une intime réflexion sur leur couple et sur le couple en général. D’une œuvre littéraire farfelue, ils ambitionnent de retranscrire sur grand écran une fresque humaine, sensible et supposément drôle.

« Mise au ban de son village, une pêcheuse solitaire (Olivia Colman) commande au vannier local (Peter Dinklage) un mari en osier. Cet époux improbable (Alexander Skarsgård) se révèle doté d’une sensibilité et de talents qui dépassent toutes ses attentes. À son contact, elle découvre un désir insoupçonné et, peu à peu, s’éprend véritablement de lui. Mais bientôt, son étrange mari attise les convoitises, la jalousie et les fantasmes des villageois, faisant vaciller les certitudes d’une communauté jusque-là bien ordonnée. »

Image issue de Wicker. L'homme en osier et la pêcheuse s'enlacent en se regardant tendrement en plein milieu de leur village.
@ Metropolitan

Un monde fabulé …

Wicker a tout du conte folklorique britannique, par sa narration segmentée en chapitres, la présence d’un narrateur jovial et l’univers dans lequel il plonge le spectateur. Bien que la période exacte ne soit pas connue, les costumes dont les personnages sont affublés, les décors rustiques d’un petit village autonome ainsi que les relations régies par le patriarcat au sein des couples indiquent une période plutôt ancienne. Ce flou volontaire entourant l’histoire la rend d’autant plus significative et ouverte à une interprétation critique.

Les réalisateurs et scénaristes ne manquent pas d’humour et de dynamisme dans leur mise en scène et dans leurs dialogues, tels ceux d’une méchante fable enfantine sous le prisme d’un regard adulte. La photographie est réaliste et moderne, les couleurs sont flamboyantes et attractives, bien qu’il n’y ait aucune prise de risque ou innovation technique véritable dans cette scénographie. La bande sonore d’Anna Meredith est particulièrement attrayante et ancre d’autant plus l’œuvre dans le registre du conte burlesque, mais n’est malheureusement pas suffisamment mémorable en raison de thèmes sonores très répétitifs.

… loin d’être fabuleux

Wicker est également intrigant sur le plan sociétal, dans son choix de désigner les divers villageois par leurs fonctions sociales, qui leur donnent accès, évidemment, à un certain statut social. La règle implicite est de marier chaque femme à un artisan afin qu’elle soit à minima considérée dans cette petite société très paternaliste. En effet, les femmes non mariées sont invisibles, voire dénigrées, expliquant le traitement odieux que les villageois réservent à la pêcheuse. Le collier échangé lors des mariages et assemblé brutalement autour du cou des femmes, ressemble fortement à un symbole d’emprisonnement et dénonce explicitement l’oppression en lien avec cet acte.

Il aura fallu un lien conjugal avec un homme en osier pour que la pêcheuse (seule femme désignée par une fonction et qui n’est pas en lien avec celle de son père ou de son mari) puisse accéder à des sentiments bien enfouis en elle. Mais la présence d’un non-humain a le mérite de lui fournir ce qu’elle ne pensait même pas rechercher, voire mériter. L’enchaînement de ces événements suscite de la jalousie chez les autres habitants du village, car la simple existence de ce couple remet en question leurs croyances faussement ordonnées et ouvre un champ des possibles qu’ils ne fantasmaient même plus.

Image issue de Wicker. La pêcheuse et l'homme en osier partagent un moment tendre où chacun se touche le visage et se regarde avec intensité. Ce moment intervient lors d'une danse de village.
@ Metropolitan

Qui est vraiment le monstre ?

Enfin, une femme, sociétalement ignorée, peut susciter de l’amour et du respect de la part d’autrui, et positionner son désir au centre de la relation. La nature très brute et simple de l’homme en osier permet ainsi de revenir à ces bases saines, qui devraient être tout aussi simples, du couple. Un homme dénué d’humanité en prodigue davantage que ceux qui l’entourent et le dénigrent.

Et c’est à ce moment qu’intervient tout le génie d’Olivia Colman qui, loin de simplement interpréter une femme pouilleuse qui casse les codes et ne dépend pas uniquement du regard masculin, apporte une fragilité et une sensibilité palpables à cette héroïne exprimant un désir d’appartenance et d’amour, voire de respect, souhaits on ne peut plus humains. La pêcheuse n’est ainsi plus seulement un personnage fictif, mais devient le reflet de nombreuses femmes.

Alexander Skarsgård, bien que dissimulé par ce maquillage surréaliste, attendrit par son interprétation tout en retenue, qui dévoile bien plus de l’humanité de son personnage que l’osier ne semble l’en restreindre.

Replonger le spectateur dans un contexte volontairement outrancier renforce l’absurdité de la situation et suscite des questions fécondes sur l’utilité actuelle d’une telle histoire. Mais ce sont ses similarités appuyées avec notre époque moderne, où pourtant la femme détiendrait plus de pouvoir, qui font de Wicker un film cocasse et peut-être satirique.

L’homme objet ?

Ainsi, l’on pourrait penser que, pour la première fois, les rôles sociaux attribués aux genres masculins et féminins semblent renversés. Le mari en osier est présent pour satisfaire sa femme et répondre à ses besoins, autant sexuels que matériels. Mais tout ceci n’est qu’un leurre, car sa simple existence élève la pêcheuse à un rang sociétal plus estimé. Il ne subit aucune pression de performance exercée par les autres habitants, si ce n’est la jalousie suscitée par le fait d’avoir une femme visiblement plus épanouie et donc docile, selon leur logique primitive.

Pour autant, sa présence chamboule le village et permet aux femmes d’aspirer à une vie meilleure et surtout plus libre. Leurs maris, eux, ne décèlent qu’une anomalie dans cette représentation d’une masculinité plus sensible. Énième preuve que le patriarcat dessert les femmes, mais également les hommes. Le message est aussi percutant que désespérant face à ces villageois qui absorbent certes les changements, mais les intègrent de manière à maintenir l’ordre existant. 

Par ailleurs, malgré les évolutions apparentes des autres habitants du village, la création finale d’une femme en bois les ramène tous à leurs croyances initiales. Ils ne la considèrent que comme une créature malléable, pouvant servir de mère au foyer et/ou de décharge sexuelle pour les hommes. Le film se conclut ainsi sur cette ironie douce-amère : quelle que soit sa forme, la femme est toujours prise au piège du patriarcat, bien qu’ici, elle s’y soumette sans y laisser d’épines douloureuses. Wicker est définitivement une satire d’un système tendant à reproduire les mêmes discriminations, et ce dans les circonstances les plus incongrues.

Sous les faux airs d’un film terriblement loufoque, Alex Huston Fisher et Eleanor Wilson dressent un portrait peu élogieux, sarcastique et satirique de la place de la femme dans une société en mouvement. Wicker est certes original et profondément humoristique, mais il rappelle ô combien l’évolution des mentalités est longue et remplie d’embûches. Les réalisateurs diront eux-mêmes qu’ils préfèrent que les spectateurs s’attardent davantage sur l’aspect comique de leur film que sur son aspect critique. Pourtant, au vu de la situation sociétale actuelle et de la progression des discours masculinistes, il semble difficile de nier la portée politique de cette œuvre.

Laisser un commentaire