On ne change pas une équipe qui gagne. Lila Pinell applique ce mantra en transposant les personnages et l’univers de son moyen métrage, Le Roi David, au cinéma. Elle ajoute à l’édifice un nouveau visage d’une jeunesse féminine brute qui se cherche : celui de Shana.
Il y a des films qui vous prennent par la main, et il ya des films qui vous bousculent dans le couloir sans s’excuser et en vociférant. Shana appartient clairement à la seconde catégorie. Après un passage remarqué à la Quinzaine des Cinéastes 2026, Lila Pinell livre une dramédie empreinte de symbolisme. Pas sûr que le résultat ait réussi à trouver la brèche par laquelle laisser passer l’émotion.
« Shana traverse les galères du quotidien avec une énergie débordante et le soutien de sa bande de copines. Lorsque sa grand-mère décède, elle hérite d’une bague censée protéger du mauvais œil. Shana a bien besoin de ce coup de pouce. D’autant qu’avec la sortie de prison de son compagnon toxique, les mésaventures s’accumulent ! »

Princesse Chaos
Ce qui frappe dès l’introduction du film, c’est la fougue de Shana. Caractérisée in medias res par une scène de dispute en pleine partie de loup-garou, son franc-parler séduit. Son sens de la répartie fait rire, et son amour envers sa demi-sœur est touchant. Au gré des péripéties, le film dévoile les différentes strates qui la composent. Imparfaite mais aimante, mélancolique et violentée. Shana est une personne qui cherche à se trouver elle-même dans l’immensité du monde.
Ce personnage qui semble avoir mille projets en tête, mais qui est en réalité complètement désemparé et vulnérable, évoque une génération perdue. Une génération de jeunes femmes sur qui l’on pose un regard hautain et méprisant car elles n’ont pas les « codes ». À ce titre, Shana rejoint les personnages de Queen (L’Épreuve du Feu) ou Liane (Diamant Brut), héroïnes récentes du cinéma français. Des profils de jeunes femmes complexes qui avancent envers et contre-tout et qui sont filmées avec beaucoup de tendresse par leurs créateur.ices. Une manière de montrer des récits d’émancipation maladroits, parfois autodestructeurs, mais sincères.
Ma Famille d’Abord
Il faut rendre à Eva Huault ce qui lui appartient : elle porte ce film sur les épaules avec une énergie brute qui force le respect. Face à elle, Noémie Lvovsky en mère explosive est une bombe à retardement à chaque apparition. Leurs confrontations sont les meilleurs moments du film, comme en témoigne une séquence d’essayage de robe qui tourne à la joute oratoire où mère et fille se déchirent. Cette mésentente irrigue le film et alimente constamment le fait que Shana est considérée comme le vilain petit canard.
Les petites combines de Shana apportent de l’humour et de la douceur face à l’environnement toxique et violent dans lequel elle baigne. Un environnement représenté par son copain, fataliste face au déterminisme social qui le condamne, et qui estime que Shana une dette envers lui, car il l’a aidée quand elle était au plus bas.
De fait, Shana navigue entre deux mondes, deux familles, deux Paris différents. Le choix du 16mm donne à l’image un grain nostalgique et légèrement flou qui colle bien à l’état d’esprit d’une héroïne dont la vie part dans tous les sens. Fort heureusement, elle est soutenue par sa bande de copines. Des amitiés et des disputes qui nous semblent tangibles car Lola Pinell réussit à retranscrire l’ambiance d’une jeunesse à la fois insouciante et consciente. Il faudra d’ailleurs se pencher sur la récurrence de l’utilisation du morceau « Kongolese sous BBL » de la chanteuse Théodora, véritable hymne qui rythme les coming-of-age français récents.

Le creux de la vague
Si le film est pavé de bonnes intentions, l’exécution n’en est malheureusement pas le reflet. Shana accumule les sous-intrigues (la mort de la grand-mère, les relations mère-fille) et les thématiques (la transmission, le rapport à judéité) sans jamais vraiment en traiter aucune à fond. On assiste à une succession de sketchs plutôt qu’un véritable fil rouge ce qui aboutit inévitablement à une fin frustrante. Le cœur battant du film, à savoir la relation familiale et les dégâts sur la psyché de Shana, est trop peu creusé. Les situations se succèdent avec une légèreté qui finit par lasser et on finit par s’ennuyer poliment alors que le film ne dure qu’1h20.
Lila Pinell suit le parcours d’Eva Huault depuis des années. Leur rencontre date de 2007 et c’est à travers son moyen-métrage Le Roi David, que ce lien s’est fortifié à l’écran. Mais c’est à se demander si cet amour ne finit par porter préjudice au film tant elle n’a d’yeux que pour Eva/Shana, oubliant de donner de la substance à la galerie de personnages qui gravite autour d’elle.
L’auteur de ces lignes ne peut s’empêcher de se demander si ce personnage et ses petites péripéties n’auraient pas été plus à l’aise dans une sitcom assumée, au format short-com. Un registre à la Bloqués (Kyan Khojandi), ou à la Fleur Bleue (Enya Barroux) aurait aisément fait l’affaire.
Mauvais Œil
Entre la bague censée protéger du mauvais œil ainsi que l’ouverture du film, présentant les 10 plaies d’Égypte, le réalisme magique semblait être l’une des volontaires de la réalisatrice. C’est d’ailleurs ce qu’elle confirme dans son dossier de presse, révélant qu’elle voulait que ces deux motifs accompagnent la construction du personnage de Shana.
Malheureusement? cette mythologie se noie au profit d’un naturalisme qui alourdit l’ensemble; Contrairement à Shiva Baby d’Emma Seligman, auquel il peut faire penser, Shana n’arrive pas à maintenir cette tension de bout en bout : là où Seligman construisait une claustrophobie sociale implacable, Pinell n’arrive jamais à créer de la tension. Les quelques notes de musique utilisées comme leitmotiv qui veulent installer une ambiance d’inquiétude et de mystère finissent à perdre en force. Si le parti pris était intéressant, le décalage entre les images et la composition musicale qui évoque le fantastique aboutit plutôt à une confusion.
Lila Pinell rate sa Bar-Mitsvah cinématographique avec cette dramédie narrant les chroniques d’une galérienne attachiante. La performance solide d’Eva Huault ne suffit pas combler des lignes narratives inabouties.
