Génération Body Horror. C’est le titre du superbe livre de Morgane Caussarieu et Fleur Hopkins-Loféron, mais également de la période sanguinolente dans laquelle émergent des réalisatrices féminines qui s’emparent du genre pour explorer les plaisirs, les affres et les injonctions liées à la chair. Marion Le Coroller et son co-scénariste Thomas Pujol nous présentent leur apport au menu avec Sanguine. Un repas à déconseiller aux âmes… sangsibles.
Un pitch alléchant, un passage remarqué en Séance de Minuit à Cannes, et un Grand Prix du Festival du Film de Sitges : la sortie de Sanguine était plus qu’attendue. Pour son premier long-métrage, Marion Le Coroller s’est inspirée de son propre burn-out après des années en finance. Défendu par certains qui mettent en exergue sa critique des effets du travail sur les corps de la Gen Z, décrié par d’autres qui le comparent à un rejeton non consenti entre Grave et The Substance, il nous tardait de nous faire notre propre avis sur son premier long-métrage.
« Margot débute son internat aux urgences, où elle peine à s’adapter. Très vite, elle fait face à des patients de son âge aux symptômes inexpliqués. La récurrence de ces cas exceptionnels l’interroge, d’autant qu’elle observe, sur son propre corps, des manifestations de plus en plus inquiétantes… »

État d’urgence
Comme nous le disions plus haut, l’intrigue de Sanguine avait de quoi faire saliver. En assaisonnant son film avec un casting de qualité composé de jeunes talents tels que Mara Taquin, Kim Higelin, Sami Outalbali ou encore Sonia Faidi, Marion Le Corroller s’assurait le côté identifiant du film. Tout comme les héros de ce film, l’auteur de ce film fait partie de cette Génération Z dont le rapport au travail est à la fois valorisé et critiqué par les générations plus âgées.
Le milieu des urgences et ses internes, soumis à la pression de la compétition visant à être le ou la meilleur(e), offrent un terrain de jeu idéal pour la gangrène psychologique et physique qui va ronger Margot (Mara Taquin). La maxime « il faut souffrir pour réussir » s’incarne ici par sa déshumanisation progressive, liée à l’étrange maladie qu’elle contracte, comme d’autres jeunes avant elle. La qualité des effets pratiques est à saluer avec un travail de la chair particulièrement répugnant, que ce soit avec les mutations du corps de Margot, un accouchement étrange ou encore une opération à cœur ouvert impressionnante. L’artisanat de Pierre-Olivier Persin, lauréat de l’Oscar des meilleurs maquillages et coiffures pour The Substance, permet au film de s’élever. Un peu.
Alerte rouge
Pour le reste, difficile de ne pas être frustré. Les longs-métrages qui hybrident les genres promettent des sensations fortes s’ils réussissent à tenir le cap avec une fluidité dans les ruptures de ton et dans les codes des genres convoqués. Si ce n’est pas le cas, le spectateur risque de se perdre en route. C’est le cas avec Sanguine, qui balbutie constamment entre le teen movie, le thriller, la série B, le pastiche et le film d’horreur. De cela découle un problème de ton constant, que ce soit avec la scène d’ouverture et la scène de clôture (qui sont réussies si elles sont prises à part) ou avec le personnage de Karin Viard qui sort tout droit d’un film de Brian Yuzna ou d’un James Bond des années 80.
La grammaire artistique du film n’aide pas non plus. La façon dont la caméra choisit de se placer n’aide jamais à créer une cohérence stylistique tenue de bout en bout. Mais surtout, elle empêche l’adhésion au mal-être progressif de son personnage principal et des autres jeunes qui composent le film. On est donc tenu à distance durant des scènes qui, sur le papier, sont impressionnantes, mais qui, dans l’exécution, nous laissent à distance. Le montage y est pour beaucoup, avec des cuts au noir incessants qui cassent le rythme du film et empêchent des montées en tension satisfaisantes pour le spectateur.

Peau neuve
La question des références est à la fois un « vrai problème » et un « faux problème ». Si le public ne les a pas, il ne les voit pas ; de fait, ça n’est pas dérangeant. De plus, comment reprocher à un film en pré-production sa similarité avec un film qui, d’un coup, explose tous les compteurs avec des scènes graphiques ? Cela étant dit, les comparaisons avec Grave et The Substance sont compréhensibles – que ce soit en raison de scènes communes, d’arène similaire ou encore d’anti-héroïnes affirmées.
On y voit plutôt du David Cronenberg, notamment dans cette manière d’envisager la mutation du corps vers quelque chose de plus sensoriel, plus instinctif qui questionne notre humanité. Le titre anglais du film (Species) prend tout son sens dans le dernier quart d’heure mais là encore, une frustration naît. Les règles autour de cette mutation ne sont pas claires et ne sont pas injectées dans la manière dont se déroule l’intrigue; en d’autres termes, cette chose aurait pu arriver trente minutes avant.
Malgré des éléments intrigants et alléchants, Sanguine ne convainc pas. Ployant sous le poids de son écriture balbutiante, son ADN de série B offre plus de frustration et d’interrogations qu’un réel moment d’amusement débridé. Ne restent que des effets pratiques diaboliquement géniaux et un casting convaincant.
