En cette année du Seigneur 2026, le cinéma français se trouve une passion renouvelée pour notre Histoire durant la Seconde Guerre Mondiale. Après un Xavier Giannoli qui a abordé la Collaboration sous l’angle dramatique (Les Rayons et les ombres) et avant un László Nemes qui va chercher à iconiser la Résistance dans Moulin, l’un des tous meilleurs films français sur la France de Vichy sort aujourd’hui, et l’angle choisi va en surprendre plus d’un… That’s what he said.
Porté par un Swann Arlaud au sommet de son art, Notre Salut a le potentiel d’avoir le même impact sur la société française que ne l’eut La France de Vichy de Robert Paxton en son temps. À mi-chemin entre Godot et Andy Bernard, le personnage d’Henri Marre, fonctionnaire insignifiant durant la collaboration, incarne parfaitement ce que fut vraiment la France de 1940 à 1944 : non, mon Général, toute la France ne fut pas résistante…
« Septembre 1940, le régime de Pétain se met en place. Henri Marre, 49 ans, débarque à Vichy sans le sou, sans contact, loin de sa femme et ses enfants. Il voit dans la nouvelle administration l’opportunité de trouver enfin la place qu’il mérite. Dans sa valise, son traité politique édité à compte d’auteur, Notre Salut, où il défend ses convictions patriotiques et ses méthodes d’ingénieur. Son credo : « gagner en efficacité » pour relever la France de la débâcle. Mais peut-être qu’Henri cherche avant tout à fuir sa propre débâcle… »

La banalité du mal
D’Adolf Eichmann à Henri Marre, il y a un pas un gouffre. L’un était un rouage essentiel de la logistique nazie, l’autre ne fut qu’un fonctionnaire parmi tant d’autres dans une administration de coquille vide. Mais les deux personnages se rejoignent tout de même sur un point central : l’idée de la banalité du mal.
Comme l’illustrait plus tôt La Zone d’intérêt de Jonathan Glazer, les hommes se rendent toujours compte en temps de guerre à quel point il est facile de détourner le regard quand ça les arrange, et quand bien sûr leur position est suffisamment privilégiée pour se le permettre. Petit à petit, cet engrenage insidieux peut devenir incontrôlable, et l’on se réveille des années plus tard en tentant vainement de se convaincre que la passivité, au fond, fut le moindre mal.
C’est là tout le génie du film d’Emmanuel Marre, qui a l’audace de remettre en question, dans l’un des médiums les plus populaires, l’idée d’une Résistance triomphante. Non, la Résistance ne fut pas l’affaire d’une majorité, mais plutôt d’une minorité de Justes. Non, la collaboration ne fut pas que l’apanage des atrocités du Maréchal Pétain et de quelques autres comme Darlan, mais surtout le résultat d’un système qui a choisi une égoïste passivité pour subsister.
Rien à foutre
Le tableau ainsi posé, le parcours du personnage d’Henri Marre nous apparaît d’une confondante et triste banalité. Fonctionnaire de bas étage, stationné dans la ville qui évoque le plus l’ennui dans l’inconscient collectif français (Limoges), Henri Marre ne collabore pas par conviction mais simplement par grégarisme. Se croyant fort avec les faibles, il est surtout faible avec les forts et maladroit pour les autres, simple rouage d’une machine bien plus grande que lui.
Marre collabore donc presque par accident, et c’est en cela que Notre salut est plus intéressant que le film de Xavier Giannoli, car il montre la collaboration sous son vrai visage. Loin de la torture morale d’un Jean Dujardin, « Henri le collabo » l’est simplement parce c’est le sens de l’histoire… sans jamais, en bon fonctionnaire zélé mais inoffensif, se remettre en question car il n’y pense tout simplement pas. Cette apathie individuelle face au bouleversement de l’histoire se trouvait déjà dans le précédent film d’Emmanuel Marre, Rien à foutre, à travers son anti-héroïne jouée par Adèle Exarchopoulos.

Bears. Beets. Battlestar Galactica.
Ce constat étant fait, se pose désormais la question de sa mise en scène. Comment filmer ce jeu de dupes que fut la Collaboration… si ce n’est par l’absurde ?
C’est en tout cas la réponse choisie par Emmanuel Marre, et on ne peut que s’incliner face à cette inspiration formelle qui donne tout son sel au film. Au fil des presque 3 heures que dure Notre salut, le cinéaste utilise ainsi divers procédés pour mieux faire passer son message : tandis que la caméra ne cesse ne zoomer sur le visage de Swann Arlaud pour montrer la pusillanimité de sa vie, le jeu de lumières exacerbe grossièrement ce théâtre de l’absurde. Même la bande originale, que l’on aurait pu imaginer en retrait, se trouve être d’un surprenant anachronisme pour souligner encore plus l’inanité de la France de Vichy.
Alors que les évènements s’enchaînent et l’Occupation se montre sous son vrai jour, les premiers doutes apparaissent sur le visage d’Henri Marre. Avec eux, la mise en scène devient plus précise, laissant à Swann Arlaud la possibilité d’élargir sa palette, quand sur la fin des fins l’absurde laisse place à la chute. Sans condescendance, Emmanuel Marre filme la silencieuse déchéance d’un modeste bureaucrate, qui quatre années durant ne fut bon qu’à répéter des éléments de langage.
Bears. Beets. Battlestar Galactica. Ces mêmes éléments de langage qui voient d’abord les rafles comme des défis de contorsion du vocabulaire officiel, et qui créent des parallèles évidents entre les bureaucrates d’hier et les technocrates d’aujourd’hui. Entre, au fond, des hommes de leur temps.
