Minotaure d’Andreï Zviaguintsev : La Russie de Schrödinger

Avec Minotaure, Andreï Zviaguintsev revient au cinéma avec un drame conjugal qui se transforme peu à peu en portrait inquiet de la Russie contemporaine. Très librement inspiré de La Femme infidèle de Claude Chabrol, le film mêle adultère, pouvoir économique et guerre en Ukraine. Une œuvre austère, parfois trop appuyée, mais qui retrouve la précision glacée et la puissance de mise en scène du réalisateur de Léviathan et de Faute d’amour.

Il faut se méfier des films dont le titre semble annoncer le programme. Minotaure promet un labyrinthe, un monstre et des victimes. Andreï Zviaguintsev aurait pu s’enfermer dans l’allégorie. Il préfère partir d’une situation presque banale : Gleb, entrepreneur prospère, découvre que sa femme Galina le trompe. À cette crise intime vient bientôt se greffer une autre réalité. La guerre bouleverse l’entreprise, des salariés sont mobilisés, et le pouvoir exige des hommes qu’ils fournissent leur contingent.

« Russie, 2022. Gleb, chef d’entreprise prospère, vit avec sa femme Galina et leur fils dans une ville de province. Il se retrouve confronté à des problèmes professionnels croissants, dans un monde de plus en plus instable. L’effondrement d’une vie soigneusement construite bascule rapidement dans la violence. »

© Les Films du Losange

La guerre en toile de fond

Le rapprochement entre les deux histoires pourrait sembler artificiel. Il ne l’est pas tout à fait. Chez Zviaguintsev, l’adultère devient une affaire de possession et de contrôle. Gleb veut conserver son entreprise, son statut, sa femme, son existence telle qu’elle était. Or le monde extérieur ne lui permet plus cette illusion de maîtrise. La guerre entre dans le quotidien moins par les images du front que par les absences qu’elle provoque.

C’est l’une des réussites du film : ne presque jamais montrer la guerre pour mieux en faire sentir la présence. Une chaise vide, un coup de téléphone, une conversation familiale suffisent. Le front est d’abord un espace mental. Il transforme les comportements de ceux qui restent et révèle les inégalités entre ceux qui peuvent négocier avec le système et ceux qui doivent s’y soumettre.

Gleb est intéressant précisément parce qu’il n’est pas un monstre. Il se considère comme un homme raisonnable qui fait ce qu’il faut pour préserver ce qui lui appartient. Dmitriy Mazurov lui donne une présence fermée, calculatrice, sans chercher à fabriquer un personnage immédiatement détestable. Chez Zviaguintsev, la violence commence souvent avant le geste violent : elle commence par une décision pratique, un arrangement, une petite entorse à la règle.

Je ne dirais pas que c’est un échec… ça n’a pas marché

Le titre prend alors son sens. Le Minotaure n’est pas seulement la créature tapie au centre du labyrinthe. C’est aussi le système dans lequel les personnages circulent. Gleb croit en connaître les couloirs ; il découvre au contraire qu’il en est prisonnier comme les autres. Famille, argent, pouvoir politique et guerre finissent par constituer un seul espace clos.

La mise en scène donne à cette idée une forme très concrète. Les bureaux, les maisons, les restaurants et les zones industrielles semblent appartenir à la même géographie. Zviaguintsev filme les lieux comme des pièges. Les intérieurs bourgeois ne sont jamais vraiment accueillants : trop vastes, trop silencieux, trop parfaitement organisés. Même le confort paraît provisoire. On retrouve ici le cinéaste de Léviathan et de Faute d’amour, mais quelque chose a changé. Le regard paraît plus distant, moins directement en colère. La Russie est désormais filmée depuis une forme d’éloignement irréversible. Zviaguintsev ne transforme pas cet exil en récit personnel ; il laisse plutôt cette distance modifier sa manière de regarder. Son pays devient presque un territoire de mémoire.

Tout n’est cependant pas aussi subtil. Le film a parfois tendance à souligner ses propres correspondances. L’intime et le politique se répondent avec une telle régularité que l’on comprend parfois un peu trop vite ce que le cinéaste veut nous faire voir. Certaines scènes pourraient être plus courtes, certains symboles moins ostensibles. Cette rigueur, qui fait la force de son cinéma, menace ici par moments de devenir une mécanique.

Le personnage de Galina souffre également de cette construction. Iris Lebedeva lui donne une présence énigmatique, mais le scénario la définit surtout à travers ce qu’elle provoque chez Gleb. Son désir de partir, de chercher ailleurs une existence plus vivante, aurait mérité davantage de place. C’est une frustration réelle, car le film aurait pu opposer deux formes d’enfermement : celui d’un homme prisonnier de ce qu’il possède et celui d’une femme qui cherche à échapper à ce qui la possède.

Un labyrinthe sans issue

Cette réserve mise à part, Minotaure retrouve une qualité devenue rare : la patience. Zviaguintsev laisse durer les silences, maintient parfois un plan après que l’information essentielle a été donnée, fait confiance aux gestes plutôt qu’aux explications. La musique des frères Galperine prolonge cette impression de menace diffuse sans dicter constamment au spectateur ce qu’il doit ressentir.

Le lien avec Chabrol est alors moins celui d’une adaptation que d’une filiation. Comme dans La Femme infidèle, un milieu privilégié devient le révélateur de rapports de domination et de secrets. Mais Zviaguintsev déplace le dispositif vers une société où la guerre et le pouvoir d’État ont envahi la vie privée. Le couple n’est plus seulement une cellule familiale : il devient le lieu où se rejoue, à petite échelle, un rapport au pouvoir.

Ce qui frappe surtout, c’est l’absence de héros. Personne ne sort véritablement du système. Chacun trouve un arrangement, une justification, une manière de continuer à vivre. Le film ne réduit pas cette attitude au cynisme : il montre plutôt comment l’habitude rend supportable ce qui devrait demeurer intolérable.

C’est là que Minotaure devient plus qu’un drame conjugal. Il ne cherche pas à expliquer la Russie contemporaine ni à résumer la guerre en Ukraine. Il observe ce que ces réalités font aux individus ordinaires : comment elles déplacent les limites de l’acceptable, comment elles rendent certains silences possibles, comment elles permettent de continuer à dîner tranquillement tandis que d’autres partent.

On pourra trouver le film parfois démonstratif, et regretter qu’il ne fasse pas davantage confiance à ses personnages féminins. Mais sa mise en scène conserve une force singulière. Zviaguintsev ne cherche ni à rassurer ni à conclure. Il construit un espace dont les personnages connaissent les règles sans jamais parvenir à en trouver la sortie. Le Minotaure n’attend peut-être pas au fond du labyrinthe. Il est dans le labyrinthe lui-même. Et peut-être même dans cette capacité qu’ont les hommes à continuer d’y vivre normalement.

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