L’Invitation de Olivia Wilde : Le couple en contrechamp

Avant tout connue pour ses rôles dans les célèbres séries Newport Beach et Dr House, Olivia Wilde démontre depuis quelques années qu’elle possède plusieurs cordes à son arc. À la fois actrice, mais aussi scénariste, productrice et réalisatrice, elle s’illustre dernièrement en tant que cinéaste, au style de plus en plus confirmé et intriguant. L’Invitation est ainsi salué en hors compétition du Festival de Sundance 2026.

L’Invitation est une adaptation américaine du film espagnol Sentimental de Cesc Gay. À l’instar de Don’t Worry Darling, qui pourrait être décrit comme une adaptation moderne et semi-féministe des œuvres The Truman Show (1998) et Les Femmes de Stepford (1975), ce troisième long métrage s’inscrit dans une volonté continue, de la part de la cinéaste, d’apporter un regard féminin nuancé aux œuvres profondément masculines. Une démarche  relancer le débat sur l’utilité et l’authenticité des adaptations, là où les critiques priment davantage la création d’œuvres originales.

« Angela (Olivia Wilde) et Joe (Seth Rogen) invitent leurs mystérieux nouveaux voisins du dessus, Piña (Penelope Cruz) et Hawk (Edward Norton), à dîner. La soirée va alors rapidement faire voler en éclats toutes leurs certitudes. « 

Photo de L'Invitation. Les deux couples (Angela et Joe - Piña et Hawk) se font face dans la salon des protagonistes. Les hommes sont assis sur le canapé et les femmes par terre, entre les jambes de leur conjoint. Ils semblent rigoler et vivre un moment léger.
@ Maverick Distribution

Une histoire déjà racontée

L’Invitation commence par une citation d’Oscar Wilde : « On devrait toujours être amoureux. C’est la raison pour laquelle on ne devrait jamais se marier. » Ainsi, dès les premières secondes de l’œuvre, l’autrice affirme son propos : les mariages (actes civils ou relationnels) sont pratiquement toujours des échecs. Rien de bien surprenant là-dedans si l’on porte attention aux dernières études statistiques établies dans le monde.

De même, dans le paysage cinématographique, plusieurs auteurs nous l’expliquent. Notamment Bradley Cooper qui réalisait, au début de cette année, son troisième long métrage, Is This Thing On?, mettant en scène une relation entre Will Arnett et Laura Dern totalement à bout de souffle. Noah Baumbach avait également exploré ce sujet très personnel dans Marriage Story, qui réunissait deux acteurs immenses : Scarlett Johansson et Adam Driver. Ces deux couples matérialisent parfaitement l’effilochage progressif d’une relation, dont les promesses non tenues conduisent à la fin du couple.

Le vent du changement ?

L’Invitation se place alors adroitement dans ce faisceau de films et séries, qui traitent des relations matures avec justesse. L’heure n’est plus seulement aux rêveries associées à l’amour adolescent, qui rencontrent — et rencontreront — toujours un franc succès, comme le prouvent les dernières séries signées Prime Video : L’Été où je suis devenue jolie ou encore Off Campus. Actuellement, l’audience réclame plus de réalisme. Le succès critique de la série Scènes de la vie conjugale, réunissant Jessica Chastain et Oscar Isaac, en est également la preuve.

Pourtant, il reste déplorable que ce parterre d’explorations ne concerne que les relations hétérosexuelles homme-femme, et plus particulièrement entre hommes et femmes blancs cisgenres. L’Invitation ne déroge pas à la règle. Cette représentation reste donc limitée, même lorsque le regard porté sur le couple cherche à s’éloigner des modèles traditionnels. Alors qu’apporte sincèrement cette adaptation dOlivia Wilde à tout ce qui existe déjà autour de cette représentation du couple ? La réponse se trouve peut-être moins dans ce que le film raconte que dans la manière dont Olivia Wilde choisit de le mettre en scène.

Anatomie d’un couple

La mise en scène du film est un véritable cadeau attribué par la réalisatrice aux spectateurs. À travers un bloc en U, Olivia Wilde exploite toutes les possibilités d’angles de vue, de reflets et de champs de vision afin de tourner une dispute, une interaction ou une confrontation en véritable tourbillon. Les dialogues ne résonnent plus uniquement par leur force, mais aussi par leur réception et l’impact visuel des placements alternatifs que les personnages occupent selon l’angle de vue choisi par la réalisatrice.

Et ceci ancre d’autant plus le propos et la finalité du sujet qu’un simple champ-contrechamp, surutilisé dans les mises en scène de discussions houleuses. Les personnages se perçoivent à travers leurs yeux, ceux de leurs voisins, mais aussi ceux des spectateurs. L’usage de plans en contre-plongée met aussi en exergue leurs émotions refoulées. Un jugement facile en découle, car nous sommes introduits à leur intimité vulnérable ainsi qu’à leurs failles dévoilées.

Les Noces Rebelles

Par ce choix, Olivia Wilde veut réintroduire la notion de complexité dans la gestion d’un couple et supprimer les idées préconçues. La caméra ne se contente donc pas de regarder les personnages : elle leur permet également de devenir sujets de leur propre désir et de celui des autres. La mise en scène ne devient donc pas, non plus, seulement esthétique : elle participe directement à la réflexion du film. Cette technique fonctionne à merveille, car elle rend tout le film captivant du début à la fin.

À cela vient s’ajouter une bande sonore spéculaire, qui reflète avec un mimétisme impressionnant la tension des scènes, des dialogues et des regards échangés entre des personnages remplis de rancœur l’un envers l’autre. Elle rappelle, étonnamment, la bande-son des films muets tant elle occupe une place importante, tel un cinquième personnage invisible. Ainsi, l’on pourrait même comprendre les actions et les reproches des personnages sans entendre concrètement ce qu’ils se disent.

Mais cela peut aussi poser un problème dans ce genre de films. Car L’Invitation n’est supposément pas un film muet et, à certains moments, la bande-son prend quelque peu trop de place. Olivia Wilde ne maîtrise peut-être pas cet équilibre entre paroles et son durant tout le métrage, mais cela n’en réduit en rien son impact au cours du visionnage.

Pour couronner le tout, le montage vient renforcer la mise en scène et rend également les échanges d’autant plus percutants et surprenants. Complètement au service de l’histoire, la maîtrise du monteur assure de matérialiser physiquement l’attente, l’espoir et les déceptions des protagonistes.

Photo de L'Invitation. Les couples (Joe et Angela - Piña et Hawk) se font face au sein de l'encadrure séparant le salon de la salle à manger. Les couples échangent, et sont de profils face à la caméra.
@ Maverick Distribution

Le twist sexy

Loin d’être un véritable twist pour les amateurs de bandes-annonces, L’Invitation introduit, à son tour, les hôtes de son histoire à une autre proposition, quelque peu alléchante. Se connecter sexuellement pourrait-il être le moyen de faire disparaître définitivement la rancœur des protagonistes ainsi que les non-dits ? Après avoir questionné la manière dont les couples communiquent, Olivia Wilde semble alors proposer une autre forme de langage : le désir. Après tout, c’est par ce biais que Bradley Cooper amorce la réconciliation de Will Arnett et Laura Dern dans Is this Thing On

Grâce à la libération des mœurs et des phéromones, les tensions s’apaisent et les solutions, voire les concessions, semblent à nouveau disponibles. Ici, les personnages d’Olivia Wilde n’auraient qu’à réaliser leurs fantasmes secrets avec leurs curieux voisins et, par la magie (facile) du film, ils trouveraient remède à leurs écorchures vives.

Sexe, mensonges et video

La réalisatrice ne cesse ainsi de jouer avec cette croyance durant une bonne partie du long métrage, où elle crée et entretient une tension sexuelle palpable entre les couples opposés. Le choix des regards, des gestes et de la position intime, pratiquement voyeuriste, de la caméra ne laisse aucun doute. Le spectateur fait face à des individus vulnérables qui se cherchent en l’autre. Le désir sexuel devient alors une forme de communication alternative : lorsque les mots ne suffisent plus, les corps semblent pouvoir prendre le relais. 

La cinéaste ne présente pourtant jamais le désir comme une véritable solution, mais plutôt comme une échappatoire séduisante aux problèmes que les personnages refusent de réellement affronter. Olivia Wilde ne condamne donc pas le désir sexuel en lui-même, mais la facilité avec laquelle il pourrait devenir un substitut à la communication. Le désir peut détourner les protagonistes de leurs problèmes initiaux, mais il ne peut pas les résoudre.

Si certains actes sont naïfs, d’autres sont purement intentionnels et conduisent à une ouverture de l’autre. Pour autant, créer une mise en abyme avec cette double invitation cachée favorise faussement l’absorption des problèmes initiaux, qui finissent par surgir et détruire d’autant plus les fondations brisées du mariage des protagonistes. Ainsi, le film abandonne totalement cette tentative fallacieuse et revient au cœur même de ce qui ne va pas, cause de tous ces maux.

Peut-on encore se parler ?

Réaliser un « film à dialogues » tel que celui-ci, d’autant plus sur un sujet qui affecte une grande partie de la population mondiale et pour lequel tout le monde a un avis, nécessite de s’entourer d’un scénariste sans pareil. L’Invitation est coécrit par un couple d’amis, Rashida Jones et Will McCormack, qui nous offrent leur adaptation et réinterprétation du film Sentimental, dont est inspirée l’œuvre.

Ceci est d’autant plus intéressant qu’il s’agit sûrement de la raison pour laquelle le couple établi par les protagonistes du film ne fonctionne pas : ils ont oublié d’être des amis au sein de leur couple. De ce fait, loin d’apporter un regard cynique sur la notion de mariage, les scénaristes du film rappellent encore aux spectateurs ô combien la communication au sein de n’importe quel type de relation est primordiale. L’Invitation propose ainsi sa propre manière de matérialiser cette absence de communication à travers la mise en scène et le désir.

Rien n’est fini, tout commence

Mais, à défaut d’être sceptique face à l’énonciation d’un fait déjà connu de la plupart de la société, est-ce que L’Invitation apporte un plus à ce débat éternel ? Oui. Les propos du film ne sont pas neufs, mais la façon dont il les aborde l’est, ou du moins les questionne à minima. 

Les romances à l’eau de rose, qui fascinent encore, entretiennent le mythe de l’amour parfait et facile. Les films de mariage sont-ils en dissonance ? Au contraire, ils fournissent une autre vision, plus réaliste mais aussi plus cruelle pour certains. Olivia Wilde conclut, avec maturité, qu’il n’existe pas de vraies solutions.

Bien qu’elle finisse son film avec une scène d’une beauté et d’une émotion palpables, que l’on pourrait avoir envie de se raccrocher à l’idée qu’ils se réconcilient. À vrai dire, le spectateur n’en saura rien, n’aura pas de conclusion fermée à cette histoire, mais pourra décider de repartir avec un bout de ce que le film lui a transmis et de l’intégrer, plus ou moins, à sa vision du couple.

Sans révolutionner la représentation du couple, L’Invitation vient combler, à sa façon, un assemblage de représentations de plus en plus variées de mariages en perdition. Olivia Wilde y apporte sa vision féminine, plus mesurée, qui semble déplacer le regard porté sur le couple en s’intéressant autant à la vulnérabilité, au désir et à la communication qu’à l’échec du mariage lui-même. Cette approche suppose une fertilité nouvelle entourant l’écriture, la conception et la représentation du couple et de ses voies de libération, s’il y en a.

Laisser un commentaire