Le Testament d’Ann Lee de Mona Fastvold : Shake it off, shake it off

Frontière, frontières. Dans une Amérique de plus en plus insaisissable, Mona Fastvold et Brady Corbet sillonnent les livres d’histoire à la recherche de ces personnages bigger than life, qui encapsulent en quelques mots et un geste l’âme d’une Nation autrefois éprise de liberté. Leur Testament d’Ann Lee est-il pour autant une nouvelle réussite, ou une redite après l’immense The Brutalist ?

Pile, nous avions The Brutalist, véritable Grand Roman Américain, avec Corbet à la réalisation et Fastvold au scénario. Face, nous avons donc Le Testament d’Ann Lee, avec le même couple d’artistes dans des rôles inversés… pour le même coup de maître, il faut le dire d’emblée.

« La fascinante et incroyable histoire vraie d’Ann Lee, fondatrice du culte religieux connu sous le nom de Shakers. Cette prophétesse passionnée, qui prêchait l’égalité entre les genres et la justice sociale et était adorée par ses fidèles. »

(c) 20th Century Studios

Transe en danse

Strasbourg, 1518. La chapelle de Saint-Guy est le théâtre d’une épidémie aussi rare que fascinante : celle de la danse. Pris de spasmes incontrôlables, les malades qui affluent à Saint-Guy, pour la plupart venus de couvents et de congrégations alentours, dansent jusqu’à l’épuisement. Cinq cent ans plus tard, les raisons de cette épidémie dansante n’ont toujours pas été élucidées. Mais l’imagerie convoquée, au carrefour des corps et de la religion, continue de fasciner.

Pour Ann Lee, danse et religion vont de pair. C’est une manière de prier qui rapprocherait plus encore de Dieu que la position traditionnelle, immobile et à genoux. On comprend ici l’attrait de son histoire pour Mona Fastvold et Brady Corbet, eux qui voient en les épopées de ces personnages fous une manière de penser l’essence de l’Amérique.

Le Testament d’Ann Lee est ainsi une ode à la gestuelle. Là où The Brutalist privilégiait la démesure pour mieux dire la folie brutaliste de ses personnages, le film de Mona Fastvold privilégie une caméra de mouvement. Cette dernière danse au même titre que les personnages, les enveloppant dans des scènes de transe religieuse qui ponctuent l’œuvre telles des entractes qui ne disent leur nom entre les différents chapitres.

(c) 20th Century Studios

Big Eyes

D’une ampleur remarquable, la mise en scène épouse ainsi les formes d’Amanda Seyfried comme autant de courbes qu’il faut suivre du regard. Au départ arrondies et sensuelles, ces formes de danse suivent la trajectoire que le corps d’Ann Lee, qui maigrit au même titre que sa danse se raidit, face à l’adversité comme face aux interdits qu’elle s’impose. Ici, quand les inspirations de The Brutalist lorgnaient du côté de la littérature, celles du Testament d’Ann Lee sont plus à trouver chez les arts picturaux.

La réalisation de Mona Fastvold commence ainsi par évoquer des tableaux où la danse est joyeuse et même carnavalesque, à l’image de la Noce au Village de Rubens, avant de glisser vers des transes plus brutes à mesure que les ennemis d’Ann Lee se précisent. On pense alors à La danse du feu, quand Gauguin chroniquait les traditions tahitiennes qui pouvaient confiner à de véritables transes spirituelles.

Sermon sur la chute de Rome

Telle une ethnographe, Mona Fastvold dissèque l’histoire du mouvement des Shakers en la prenant sur le temps long. Elle s’y attelle en faisant le choix d’un scénario holiste, qui n’élude rien mais fait preuve d’un remarquable esprit de synthèse pour ne pas donner le sentiment d’un trop-plein. À l’image de The Brutalist encore une fois, qui doit être analysé comme l’autre face d’une pièce au même titre que le sont les films de Justine Triet d’une part et Arthur Harari d’autre part, Le Testament d’Ann Lee se regarde comme on lirait Lévi-Strauss ou Marc Bloch, à savoir comme l’annale minutieuse d’une histoire qui n’invisibilise pas les petites mains ou le fait social.

Ce fait social, c’est celui d’une communauté à l’étroit en Europe qui cherche sa liberté à l’Ouest, se construisant de ce fait un certain idéal de l’Amérique. Les Shakers, nous disent Fastvold et Corbet, sont une émanation de cette Amérique rêvée, qui se voulait Dorian mais finira Gray. Au service de cette philosophie claire obscure, la cinéaste et le scénariste font le choix d’un maximalisme sentimental pour mieux retransmettre cet idéal altruiste que fut celui d’Ann Lee, avant de se heurter, comme dans la vieille Angleterre, à la même et sempiternelle intolérance qui toujours caractérise l’Amérique.

(c) 20th Century Studios

Il est urgent d’attendre

À lire, on pourrait donc naturellement penser que Le Testament d’Ann Lee a tout d’une nouvelle variation sur l’effet d’entraînement religieux, comme purent l’être en leur temps La Dernière tentation du Christ ou même Silence. Mais de Martin Scorsese, Mona Fastvold préfère étonnamment piocher dans After Hours, et dans cette idée d’un cinéma de l’urgence qui donne à son propre film une dimension inattendue.

Pour Ann Lee et ses fidèles, être Shaker a une double face : la première est calme, dédiée à l’amour et au développement, et vise l’harmonie sur terre. La seconde est intranquille, fondamentalement transcendante, et attend l’Heure en dansant comme le Pattinson désespéré de Good Time (un autre enfant d’After Hours) pourrait courir pour échapper à la mort. Cela donne à l’œuvre de Fastvold une ambivalence qui la fait se démarquer des autres longs-métrages dédiés au fait religieux. Dans Ann Lee, on danse pour mieux vivre et on vit pour mieux danser. Pour que tout reste comme avant, il faut que tout danse.

Fabuleux moment de cinéma, Le Testament d’Ann Lee brasse des influences historiques, picturales et cinématographiques dans une œuvre qui en devient foncièrement originale. C’est un nouvel exemple, dans une Amérique de l’après Robert Redford, que son cinéma indépendant est bel et bien vivant et vivace, de Reichardt à Baker en arrivant à Brady Corbet et Mona Fastvold. Chapeau l’artiste donc, et rendez-vous est pris pour la prochaine danse.

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