Après The Mastermind de Kelly Reichardt, Le Son des souvenirs est le second long métrage figurant Josh O’Connor à avoir été présenté au Festival de Cannes 2025. Cette œuvre met également à l’affiche une autre star montante du cinéma : Paul Mescal. Ce casting florissant suffit-il, à lui seul, à honorer l’ambition de cette histoire ?
Le Son des souvenirs est le sixième long métrage d’Oliver Hermanus, réalisateur avant tout connu pour le film Living avec Bill Nighy et la série Marie & George avec Julianne Moore. Adaptée d’une nouvelle relativement prestigieuse de Ben Shattuck (co-scénariste ici), cette œuvre cinématographique pourrait toucher une audience plus large afin de permettre à l’art de ce cinéaste de connaître, peut être enfin, un impact concret. Véritable hommage à l’influence intersectionnelle de la musique et de la romance sur l’existence, ce film a tout pour plaire… sur le papier.
» Pendant la Première Guerre mondiale, deux jeunes hommes, David (Josh O’Connor) et Lionel (Paul Mescal), ont entrepris d’enregistrer la vie, les voix et la musique de leurs compatriotes américains. »

Une romance désaccordée
Au premier abord, Le Son des souvenirs apparaît comme une histoire simple mais appréciable. À travers une relation amoureuse singulière, le film célèbre l’importance de la musique dans la vie de chacun et particulièrement au sein d’une Amérique en pleine construction culturelle, à l’aube d’une refonte historique. Oliver Hermanus insiste ainsi, de plusieurs façons, sur le pouvoir de cet art sur l’âme, l’esprit et le vécu. En effet, la musique permet au héros une ouverture aux autres, la réalisation d’une aventure inespérée mais déterminante ; sa vulnérabilité et sa sincérité atteignent un tel paroxysme que sa véritable identité se dévoile progressivement.
De ce fait, le réalisateur construit et entretient la relation entre David et Lionel comme une véritable mélodie. À l’instar de fibres musicales, ils se découvrent, se convoitent, construisent à deux, pour finir par voir leur relation s’étioler tout en laissant une empreinte durable l’un sur l’autre. L’intention primaire d’une romance telle que celle-ci est plus qu’honorable et rappelle, à bien des égards, le classique qu’a été et qu’est toujours Brokeback Mountain. Pour autant, contrairement à ce dernier, œuvre magistrale, Oliver Hermanus ne parvient pas à insuffler à sa romance l’étincelle qui la rendrait unique et impactante aux yeux du spectateur. Sa mise en scène reste trop neutre et ne converge que peu d’émotions. Si dans ce film, le son constitue la notion même d’existence, son absence se fait durement ressentir, à l’image du manque global dont souffre le long métrage.
Josh O’Connor captive l’écran avec une telle aisance qu’il porte presque seul l’intention du film, malgré la présence plus ou moins relative de son personnage. Ceci contrairement à Paul Mescal, pourtant protagoniste central, qui livre une sous performance ici, peut être encore dans l’ombre de celle qu’il a offerte dans Hamnet.
Les traces du temps
Oliver Hermanus oppose l’intemporalité de l’art musical, réunissant David et Lionel, à l’aspect transitoire de leur relation. Ils vivent cachés tout en conservant leur sincérité, et le réalisateur a la délicatesse de dépeindre leur romance sans jamais en questionner la légitimité.
Si de nombreux indices accentuent l’isolement que cela génère au fil de leur vie, la musique collectée à deux s’imprègne de leurs souvenirs afin de rappeler l’impact infini d’une relation sur une existence. Cette dernière incarne une riche archive de l’expérience humaine. Elle traverse les générations, les époques et, principalement dans ce film, elle rend compte de la grande diversité d’une nation autant que de son esprit communautaire, capable et nécessitant de se réunir autour de vécus communs, d’échanges et de partage. La musique se révèle également salvatrice dans l’accompagnement du deuil que Lionel expérimente à plusieurs reprises. Elle est ce qui subsiste lorsque le reste disparaît.
Pourtant, le rythme éminemment plat accentue les limites d’une réalisation et d’un scénario trop classique. Ces deux éléments peinent à donner une véritable épaisseur à cette réflexion sur la mémoire et la transmission, et ce malgré la participation active de Ben Shattuck. Par ailleurs, bien que l’équipe bénéficie de superbes décors naturels (les provinces majestueuses du Maine), ceux-ci sont sous exploités, contrairement à ce qu’avait su faire par exemple récemment l’équipe de Train Dreams. Le réalisateur aurait pu utiliser ces paysages, vestiges du temps qui passe, pour les associer au pouvoir inné de la musique et jouer davantage avec la lumière naturelle afin de révéler les troubles intérieurs de ses protagonistes et de matérialiser l’érosion du temps. Il n’en est rien. L’exécution globale semble ainsi manquer de conviction.

La note manquante
De même, l’utilisation du son demeure décevante pour un long métrage souhaitant précisément lui rendre hommage. Certes, de nombreux instruments classiques sont mis à l’honneur, dégageant de belles mélodies, mais celles-ci ne suscitent jamais l’élation émotionnelle pourtant recherchée par les personnages. De plus, les morceaux chantés apparaissent très similaires les uns aux autres, malgré la diversité des histoires qu’ils portent, ce qui tient peut être aux codes du genre folk lui-même.
A contrario, Sound of Metal avait su retranscrire, avec une maîtrise technique remarquable, les conséquences intransigeantes et fondamentalement émotionnelles de la perte d’audition du personnage principal, autant pour lui que pour le spectateur. Ceci est d’autant plus regrettable que Lionel possède le don de synesthésie associant chaque son à une couleur ou une forme. Ce sixième sens aurait pu être relié à la nature et magnifier la dimension mystique entourant l’art de la musique. Il aurait également pu constituer un levier cinématographique essentiel, transcrivant visuellement le sentiment amoureux de Lionel, nécessairement attaché à la mémoire sonore des moments partagés avec David. Mais tout cette intention reste ici inexploitée et prive le spectateur d’une expérience qui aurait pu être incarnée.
Le Son des souvenirs est une création touchante, mais sa volonté d’hommage initial résonne faiblement en raison d’une utilisation insatisfaisante de ses outils techniques. Malgré la beauté de l’histoire dont il s’inspire, le film ne creuse pas son sujet avec suffisamment de profondeur et ne parvient pas à être à la hauteur de ses promesses. Il laisse le spectateur face à une partition dont l’émotion, pourtant annoncée, reste en suspens.
