Le Mystère de Lucy Lost de Olivier Clert : Souvenirs goutte à goutte

Si l’on en croit le calendrier des trois dernières années, la France n’a pas fini de faire rayonner son animation aux quatre coins du globe. Le Mystère de Lucy Lost, premier long-métrage d’Olivier Clert, en est la dernière démonstration éclatante.

Présenté en avant-première au Festival d’Annecy, dans la sélection officielle, Le Mystère de Lucy Lost s’est rapidement imposé comme l’un des titres les plus commentés de la semaine. Et pour cause : chaque projection semblait déclencher son lot de larmes et d’applaudissements. Dans les traces de Miyazaki, Olivier Clert parvient à conjuguer avec une grande poésie la magie de l’enfance et la violence sourde des tragédies propre à la guerre.

Le Mystère de Lucy Lost s’inscrit dans cette tradition du conte animé où l’émerveillement ne masque jamais tout à fait la douleur. Le film avance sur une ligne de crête : celle qui sépare l’imaginaire lumineux de l’enfance et les zones d’ombre laissées par l’Histoire. À travers le parcours d’une jeune fille perdue au cœur d’une île isolée, Clert construit une œuvre où chaque image semble flotter entre deux mondes. Celui du merveilleux, et celui d’une réalité plus âpre.

« Lucy vit avec sa famille dans un village sur une petite île isolée. Ses dons extraordinaires suscitent le rejet des habitants. Lorsqu’elle rencontre Milly – une petite fille qu’elle seule peut voir – Lucy embarque dans une grande aventure pour percer le secret de ses mystérieux pouvoirs. »

© Le Pacte

La fille aux cheveux d’anges

Tout commence par une mélopée, presque une comptine, qui évoque d’emblée l’ouverture des œuvres de Guillermo Del Toro, plus spécifiquement du Labyrinthe de Pan. Tout comme lui, le destin d’une enfant vient se fracasser contre les récifs atroces d’un monde en guerre. Et là aussi, la magie persiste malgré l’horreur, comme une légère écharde.

Lucy est une enfant qui a tendance à beaucoup se perdre. Que cela soit à cause de ses crises de somnambulismes qui la pousse à errer dans les landes montagneuses qui entourent son village. Ses rêves semblent déborder sur le réel, tandis que sa mémoire, elle, s’est effondrée depuis qu’elle a échoué sans savoir comment sur cet archipel, recueilli par une nouvelle famille. Il ne lui reste qu’une mystérieuse cicatrice sur le front – à l’image du petit sorcier – et une chevelure blanche comme l’opale qui lui vaut rapidement son qualificatif de sorcière.

Dans ce village isolé, ses parents la protègent tant bien que mal. Ils l’enferment pour sa propre sécurité. Lucy devient une figure d’écart : une enfant invisible, observée de loin, fantasmée autant que crainte et incomprise. Tout, autour d’elle, participe à construire une atmosphère de conte. Mais sous cette apparente douceur affleure au loin du sillage la guerre. Cette dernière, exceptée lors d’une scène mythique, n’est jamais directement montrée ; elle traverse le récit comme une présence diffuse et venimeuse. Ce n’est elle que l’on voit mais ses effets : la peur, la superstition, ou la manière dont une communauté entière peut basculer dans la folie.

Le Vent se lève

Dans Le Mystère de Lucy Lost, les rumeurs ont plus de poids que n’importe quelle croyance. Olivier Clert ausculte ici la lâcheté collective d’un village confronté à l’inconnu. Un inconnu qui prend les traits d’une petite fille qui n’a que comme unique particularité d’être « différente ». Ce que le film met en scène, c’est cette peur presque enfantine chez les adultes eux-mêmes. Une forme d’obscurantisme qui tient moins du monstre extérieur que du « monstre sous le lit » qu’ils refusent de regarder en face.

A mesure que Lucy s’ouvre au monde, et que ses perceptions semblent s’étendre avec l’apparition de sa nouvelle amie imaginaire : Milly, vivant de l’autre côté de la mer, à New York, la tension ne cesse de croître. Chaque avancée vers la liberté se fait ressentir comme une menace pour ceux qui l’entourent. Et lorsque ses origines lui sont révélés, ou plutôt qu’elle fouille dans le coffre interdit et y déniche un veston Allemand et la photo de ce qu’elle croit être son vrai père, le basculement est irréversible. Elle est une enfant liée à l’ennemi, recueillie sur l’îlot des « âmes perdues » au secret de tous. Il ne faut pas plus aux villageois pour sortir les fourches et la condamner à un nouvel exil : la renvoyer vers un ailleurs.

© Le Pacte

La Vagabonde des étoiles

A bord du bateau la menant vers son avenir – un orphelinat anglais – Lucy tente de survivre à sa propre détresse en suivant les jeux imaginaires que lui a transmis Milly. Elle essaie de se « téléporter » par la pensée, comme une échappée mentale qui la projette malgré elle sur le Titanic, là où Milly et sa mère sont sur le point de faire naufrage sans en avoir conscience.

Les dons de prémonitions de Lucy, magnifiés par le dessin, longtemps perçus comme une malédiction, se révèlent peu à peu n’être que des fragments de mémoire, des éclats du passé qui refont surface tandis que coule l’insubmersible navire. Une idée d’une poésie aussi folle que tragique. Ajoutez à cela les notes de la sonate « Tempête » de Beethoven, et les larmes suivront le mouvement.

Dans ce basculement narratif, Lucy devient à la fois témoins et actrice d’une remontée vers ses propres souvenirs. Une anamnèse qui prend la forme d’une décharge émotionnelle, capable de fissurer les cœurs les plus étanches. Au terme de cette traversée, les pièces du puzzle s’assemblent enfin : identité retrouvée, passé recomposé, vérité réappropriée. Et lorsque Lucy est finalement mise à l’abri sur l’île des « âme perdues », Milly lui confie ce qui reste trop lourd pour une simple petite fille : les souvenirs de ce trauma. Car le chagrin nécessite d’être partagé. Elles ne font qu’un, or à la fin : un et un donneront trois.

Trop longtemps, le cinéma d’animation français a marche à pas feutré dans les empreintes de ses géants venus d’Hollywood ou du Japon. Aujourd’hui, l’heure est venue de bomber le torse et lever le menton afin de parader fièrement en montrant notre savoir-faire. La technique s’est mariée à la largesse de cœur de nos conteurs.

De cette force contenue, éclot depuis quelques années un feu d’artifice renversant. Et il y a fort à parier que Le Mystère de Lucy Lost saura à son tour polliniser votre esprit de son enchantement afin de trouver la place qui les est due.

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