Le Gâteau du président d’Hasan Hadi : À bout de sucre

S’il y a bien un cinéma qui aujourd’hui et depuis plusieurs années témoigne d’une exceptionnelle vitalité, c’est bien celui du monde arabe. Le Gâteau du président, premier film du réalisateur irakien Hasan Hadi, en est une nouvelle preuve.

Lauréat de la Caméra d’Or à Cannes en 2025, Le Gâteau du président est une ode à la débrouille et une dissection par l’absurde du culte de la personnalité. Drôle, touchante et surtout affligeante, l’aventure de la petite Lamia est une plongée fascinante dans la psyché d’un pays qui n’a jamais pu – et qu’on n’a jamais laissé – se relever des années Hussein.

« Dans l’Irak de Saddam Hussein, Lamia, 9 ans, se voit confier la lourde tâche de confectionner un gâteau pour célébrer l’anniversaire du président. Sa quête d’ingrédients, accompagnée de son ami Saeed, bouleverse son quotidien. »

(c) Tandem

Madeleine de Proust

Quand on vit sous une dictature, il ne nous reste souvent rien si ce n’est la maxime existentialiste « l’homme est condamné à être libre ». C’est le cas dans le film d’Hasan Hadi, qui montre une jeune écolière à qui l’on confie la tâche la plus anodine qui soit – faire un gâteau – mais pour qui la remplir implique une odyssée dont ni elle ni personne ne sortira indemne.

Dans la lignée d’Abbas Kiarostami, qui envoyait lui aussi le petit Ahmed dans la nature pour chercher la maison de son ami, Le Gâteau du président brille par sa capacité à rendre déchirantes des situations profondément absurdes. Perdue dans la Ville, tiraillée entre les projets de sa grand-mère impuissante et les enfantillages de son camarade Saeed, Lamia ne sait où donner de la tête. Dans un monde où tous font semblant, cette enfant qui ne saisit pas encore l’inanité du régime de Saddam Hussein, qui pourrait être celui de tant d’autres dictateurs, prend trop à cœur sa mission. Elle rencontre, durant son périple, une panoplie de personnages qui vont du gentilhomme à l’arnaqueur et même à l’agresseur.

Et au milieu de tout cela, le réalisateur déroule un film poignant sur l’enfance et la fin des illusions. La petite Lamia y est progressivement menée à se sortir d’elle-même et à accepter le réel ; un réel dans lequel les gens meurent, l’État emprisonne et où l’absurde est toujours surpassé par des situations encore plus absurdes, dans une boucle sans fin qui ne se termine qu’à bout de souffle et de course.

(c) Tandem

On en reste baba

Dans ce scénario et ce propos fascinants quand ils sont bien gérés, Hasan Hadi adopte un procédé de mise en scène contre-intuitif : celui du cadre panoramique. On aurait pu penser que le réalisateur choisirait la « facilité », à savoir de coller à son personnage pour faire ressentir la pression et l’étau qui se referme sur elle. Au contraire, Le Gâteau du président fait la part belle aux plans larges, qui servent à montrer à la fois la réalité des années Hussein – que ce soit dans les moyens de locomotion archaïques ou les rangées de prisonniers sans noms qui s’entassent dans les commissariats – et celle de la petite Lamia, qui au lieu d’être prise en étau est en fait écrasée par une réalité qui la dépasse.

Dans ces cadres très larges et ces étalages où tout se marchande, des denrées alimentaires au sexe en passant par les enfants eux-mêmes, la jeune actrice Baneen Ahmad Nayyef brille par son jeu émotionnellement très juste, qui plus est pour son âge. C’est tout autant le cas de son comparse Sajad Mohamad Qasem, qui campe un cancre irritant et surtout attachant. Les deux acteurs, dont chaque saynète durant laquelle ils ajoutent un ingrédient de plus à leur recette de gâteau leur permet de montrer une facette différente de leurs interprétations, sont les cœurs battants de ce premier film qui donne envie de voir ce qu’Hasan Hadi fera à l’avenir dans le cinéma.

Pour un premier coup d’essai, Hasan Hadi transforme un récit à l’apparence simple en ode à l’absurde. Grâce à l’interprétation remarquable de sa jeune troupe d’acteurs, le réalisateur s’inscrit dans l’illustre lignée des maîtres arabes du cinéma social, et rend très curieux quant à ses prochaines œuvres.

Laisser un commentaire