On l’attendait un peu comme le messie après les murmures qui avaient fait vibrer les plages de la croisette, puis les tremblements d’applaudissements récoltés à Annecy, Le Corset sort cet l’automne (le 14 octobre) sur nos écrans pour nous moissonner le cœur
Cette année, si vous avez faim d’animation française, vous aurez de quoi vous sustenter. Il y’en a pour tous les goûts : leçon de surf sur fond de deuil lumineux avec In Waves, prairies verdoyantes émaillées d’ami imaginaire avec Lucy Lost, village magique et mythologie chinoise avec Muyi, relecture bariolée de l’opéra de Bizet avec Carmen…
Bref, un vaste programme auquel vient s’accoler une nouvelle récolte des plus prometteuses : Le Corset. Hommage aux petites campagnes françaises, au monde de l’agriculture mais aussi et surtout à la musique et à ce désir de liberté face à la rigidité d’un monde trop plat, le dernier film de Louis Clichy recèle une saveur particulière qui charme les mirettes.
« Dans une ferme de la Beauce, Christophe, 10 ans, règle ses pas sur ceux de son père. Mais Christophe ne cesse de pencher… et tomber. Il doit porter un corset pour filer droit. Il se passionne alors pour la musique et fait la rencontre de Clara, avec qui tout semble devenir possible… »

CINEVERSE : Bonjour Louis, content d’être à Annecy, qui plus est en sélection officielle après votre tour sur la Croisette ? Le film fait un joli voyage, vous attendiez vous à une telle réception ?
LOUIS CLICHY : Cannes était assez inattendu, oui. Après on a juste fait un film en pensant qu’il était chouette. Le truc, c’est qu’on a toujours des retours sur son projet, mais cela reste des gens proches. Mais une fois le film lancée comme ici, c’est une vraie bonne surprise d’entendre tous ces éloges, en plus d’être gratifiant. Je suis très fier et content pour l’équipe.
Après l’aventure Astérix avec Alexandre Astier en 3D, qu’est-ce qui vous a donné envie de revenir à une animation en 2D et plus épurée ?
LC : Ce sont d’abord mes amours de jeunesse et ce que j’ai pu apprendre aux Gobelins. Mais aussi ce que j’avais envie de retrouver après l’avoir laissé tomber pendant une bonne quinzaine d’année, en étant à la fois chez Pixar et en faisant les deux Astérix. Je sentais avoir envie de revenir à une œuvre un peu plus personnelle. Je me suis dit que c’était le moment précis pour l’accompagner, avec une méthode plus familière et traditionnelle.

En effet, on ressent que l’œuvre est personnelle. A quel moment avez-vous ressenti que cette histoire intime pouvait se déployer sur un long-métrage ?
LC : Pas tout de suite. C’était avant tout la petite idée un peu marrante d’un môme qui fait pencher l’univers. Et puis très vite, en discutant avec mon producteur, on s’est aperçu qu’il y avait des thèmes intéressant, enfouis, et qui pouvaient être vraiment significatifs. C’est à partir de cet instant qu’on a envisagé le long-métrage. De là, toutes les choses burlesques et futiles se sont évanouies pour ne laisser que le dur, la matière première du récit, à savoir cette relation conflictuelle d’un père et son fils, d’adolescence et d’handicap. Evidemment, dans un contexte d’agriculture tendu, qui vient renforcer cette pesanteur.
On dit qu’écrire aide souvent l’esprit à se remémorer des choses. Y’a-t-il eu des souvenirs qui ont pu ressurgir durant le processus d’écriture ?
LC : Alors on n’est pas à ce point dans cet esprit d’analyse, de thérapies ou de catharsis par l’histoire, mais j’avoue qu’il y a quand même certaines choses qui ont bel et bien ressurgi sur le tard. Des émotions, plus particulièrement cette sensation de démangeaison ou de raideur dû au port d’un corset. D’ailleurs je sonnais à mon tour souvent aux portiques des magasins.
L’animation permet bien souvent de donner un aspect plus tangible que les mots. Est-ce qu’elle a donc pu, sur ce projet, permettre l’expression de cette crise ?
LC : Oui, tout à fait. L’exemple parfait, ce sont les moments où le jeune Christophe fait pencher l’univers. On est typiquement dans ce moment où l’animation traduit cette idée, lui donne une résonnance particulière.
« Tout de suite cette idée m’a plu : celle d’un môme penché dans un environnement plat, qui finit par se mettre droit dans un environnement penché. »
Justement, d’où il vient ce « pouvoir » qu’a Christophe ? Comment l’avez-vous trouvé et tenu son évolution au fil du récit : qui passe d’un sentiment de trop plein au début, à celui de la sérénité au milieu, jusqu’à ce qu’il finisse par le contrôler totalement à la fin.
LC : Personnellement, je ne sais pas si c’est un pouvoir ou une vue de l’esprit. J’aime bien laisser la porte ouverte à l’interprétation du public. Toutefois, cette idée me plaisait par contraste. C’est-à-dire que ce film est plat dans un plat pays qu’est la Beauce. Mais la possibilité de tordre cet horizon était quelque chose qui me plaisait. Tout de suite cette idée m’a plu : celle d’un môme penché dans un environnement plat, qui finit par se mettre droit dans un environnement penché. L’envie de tout envoyer valdinguer est à la racine du projet, de fuir cette réalité, que cela soit par la colère ou par l’affection.
Je reviens sur ce sentiment de platitude car le film joue énormément avec cette idée de rigidité : rigidité de ce fameux corset, rigidité du père, rigidité de l’horizon ou encore celle du poids de l’héritage et la volonté de s’en affranchir. De là, j’ai l’impression que cette idée a nourri la mise en scène.
LC : En fait, à la base, je voulais quelque chose de réaliste dans la manière de faire. Donc tout a été amené par ça en premier lieu. C’est-à-dire que même dans les voix, j’ai pensé à des gens qui seraient à la fois professionnel et non-professionnel venant du milieu de l’agriculture, mais également de filmer presque comme un documentaire. Se dire que ces personnages ont une épaisseur et qu’ils sont tangibles. Ce ne sont pas des caricatures d’animation. Après je ne m’empêche pas de mettre de la caricature dans l’image dans certaines expressions exacerbées. Mais à la base, il y a quelque chose de très ténue et observée.
« Donner la voix de l’organiste à Alexandre Astier était une belle manière de rendre hommage à son spectacle sur Bach »
En voyant le film, j’ai tout de suite pensé à Nos voisins les Yamada de Takahata. Est-ce une inspiration ou alors d’où vient cette forme d’animation en aquarelle ?
LC : Oui, surtout le père qui ressemble à celui des Yamada, en effet. Cependant, le dessin vient avant tout de ce que j’ai pu faire étudiant et dans mes premiers courts-métrages où j’utilisais beaucoup l’encre de chine, qui me permettait d’aller très vite et de ne pas regarder à trois fois un dessins. Cette technique me permettait de jeter le dessin assez rapidement. Du coup, on a essayé de trouver la bonne manière de mettre de la couleur là-dessus. Parce que précisément c’est une question d’agriculture et du passage des saisons, on devait relayer cela par la couleur qui devait avoir un rôle dans l’évolution du temps qui passe. D’où ces traits épais et ces réserves de blanc : la peinture n’embrasse pas toute la feuille.

Est-ce vous qui êtes allé chercher Alexandre Astier, ou lui qui s’est accolé au projet ?
LC : C’est moi. Il connaissait déjà le projet parce que je lui en avais parlé afin de lui expliquer pourquoi il n’y aurait pas de troisième Astérix pour le moment. Puis, il était pas mal pris sur Kaamelott, donc ça lui allait très bien aussi. En outre, je trouvais que lui donner la voix de l’organiste était une belle manière de rendre hommage à son spectacle sur Bach. Ensuite il s’est placé en coproducteur du film en apporter son soutient avec sa propre boîte de production.
Qu’est-ce que votre expérience chez Pixar vous a apprise ? Et pourquoi en être parti ?
LC : Je dirais que c’est surtout à cause de la grande difficulté de s’intégrer suffisamment dans cette culture et cette langue. J’aurai bien aimé être storyboarder, je trouvais ça assez difficile finalement parce qu’il faut manier la langue d’une manière incroyable. Qui plus est, leur manière de bosser est très différente des français : ils ont une manière de faire le show quand il présente une séquence ; c’est vraiment un investissement du corps qui précisément va à l’encontre du pourquoi je me suis mis à faire de l’animation [rire].
J’ai trouvé la culture américaine très sympa sur 3 ans mais pas au point d’y vivre toute ma vie. En plus j’ai choppé une tendinite, ce qui m’a empêché de bosser et m’a légèrement forcé à devenir réalisateur. D’autant qu’un film comme Le Corset n’aurait pas pu exister là-bas.
« J’espère que le CNC ne sera pas remis en cause à l’avenir, afin que l’on puisse continuer à célébrer notre animation et la richesse de ses propositions »
J’en viens au marché français : on a eu Mars Express il y a trois ans, Flow en 2024 et Arco l’an dernier. J’ai l’impression qu’il se passe quelque chose dans l’animation française. Qu’en pensez-vous, et pensez-vous que Le Corset s’inscrit dans cette dynamique ?
LC : Je ne sais pas si je m’y inscris vraiment. En tout cas, je fais des films, et puis les choses se font. Il est vrai que cette année est assez chargée en films français en sélection. On se connaît tous un peu. J’ai par exemple bénéficié de l’aide du CNC dans la même commission que Sébastien Laudenbach pour Carmen, donc on se croise et on sait qu’on va sortir à peu près en même temps. Cela crée une forme d’appréhension, car on a l’impression de se tirer un peu dans les pattes, alors que l’animation française doit exister en prenant l’espace qui lui est donné.
Il y a une sorte de foisonnement assez génial qui permet de prouver notre diversité. J’espère que cela va continuer. Cela reste toutefois très dépendant des aides publiques et de celles des régions. J’espère que cela ne sera pas remis en cause à l’avenir, afin que l’on puisse continuer à célébrer notre animation et la richesse de ses propositions, et que des films comme Le Corset puissent encore voir le jour.
– Entretien réalisé le 25 juin 2026 à Annecy
