Avec L’Affaire Bojarski, Jean-Paul Salomé signe un thriller biographique captivant sur Jan Bojarski, ce réfugié polonais surnommé le « Cézanne du faux billet », qui s’est spécialisé après-guerre dans la contrefaçon monétaire.
Jean-Paul Salomé reste fidèle à son exploration des figures marginales, comme dans La Syndicaliste en 2023, où il disséquait les arcanes du pouvoir. Avec l’Affaire Bojarski, il élève ici le genre du thriller historique à une méditation cinématographique sur l’exil et la réinvention de soi. Le film s’ouvre sur les ombres de la guerre, où Bojarski, incarné avec une intensité magnétique par Reda Kateb, forge des faux papiers pour la Résistance. Un acte de survie qui préfigure sa descente aux enfers post-libération.
« Jan Bojarski (Reda Kateb) jeune ingénieur polonais, se réfugie en France pendant la guerre. Il y utilise ses dons pour fabriquer des faux papiers pendant l’occupation allemande. Après la guerre, son absence d’état civil l’empêche de déposer les brevets de ses nombreuses inventions et il est limité à des petits boulots mal rémunérés… jusqu’au jour où un gangster lui propose d’utiliser ses talents exceptionnels pour fabriquer des faux billets. Démarre alors pour lui une double vie à l’insu de sa famille. Très vite, il se retrouve dans le viseur de l’inspecteur Mattei (Bastien Bouillon), meilleur flic de France. »

Bif, gadgets
Privé d’état civil, il est condamné à l’anonymat, ses inventions géniales comme la brosse à dents électrique ou la machine à café à dosette reléguées à l’ombre. Salomé filme ces séquences avec une économie de moyens et des cadrages serrés sur les mains de l’artisan soulignant la matérialité du faux comme métaphore de l’identité fragmentée.
Lorsque un truand (Pierre Lottin) l’entraîne dans la contrefaçon monétaire, la narration bascule dans un suspense haletant, rythmé par des ellipses, où le hors-champ devient le vrai théâtre du drame. Ce qui frappe d’abord, c’est la maîtrise formelle du réalisateur. La photographie de Julien Hirsch, aux tons sépia qui virent au gris acier, traduit visuellement la transition d’une ère de résistance collective à une solitude paranoïaque. Les plans-séquences dans les ateliers clandestins, où les presses à billets ronronnent comme un cœur mécanique.
Jean-Pierre Salomé évite le piège du manichéisme en humanisant l’inspecteur Mattei (Bastien Bouillon), ce « meilleur flic de France » qui traque Bojarski non par sadisme, mais par un sens du devoir qui confine à l’obsession. Leur confrontation interroge la frontière entre loi et morale. Reda Kateb, choix inspiré du réalisateur dès l’écriture du scénario, incarne Bojarski avec une grande profondeur : son regard hanté, ses gestes précis d’ingénieur devenu faussaire…

Melville, es-tu là ?
Son épouse Suzanne (Sara Giraudeau), apporte une vulnérabilité lumineuse, ses silences chargés d’émotion rappelant les héroïnes de Truffaut, où l’amour se dit dans l’absence. Les seconds rôles, de Quentin Dolmaire à Olivier Loustau, enrichissent cette fresque. Thématiquement, L’Affaire Bojarski dialogue avec l’histoire du cinéma français sur l’Occupation. On pense par exemple à L’Armée des ombres de Melville, ou au film policier noir des années 50 et 60 comme Le Cercle Rouge, Touchez pas au Grisbi, Razzia sur la chnouf. Mais Jean-Paul Salomé y infuse une modernité troublante : la double vie de Bojarski, entre famille et illégalité, résonne avec les crises identitaires contemporaines, des migrants sans papiers aux hackers numériques.
Avec une durée d’un peu plus de deux heures, le film ne souffre d’aucun temps mort, son climax judiciaire culminant en une savoureuse scène de confrontation au bar d’un hôtel. Le montage alterné entre vie domestique et ateliers clandestins crée un rythme syncopé, où le suspense sert à questionner la notion d’authenticité. Jean-Paul Salomé, en collaborant avec le scénariste Bastien Daret et en s’appuyant sur les archives d’un journaliste suisse, ancre son film dans une vérité historique qui dépasse la fiction, faisant de Bojarski un archétype du XXe siècle : l’exilé inventif, broyé par les systèmes.
Jean-Paul Salomé signe ici une œuvre aboutie, un plaidoyer pour les oubliés de l’Histoire qui, par sa forme élégante et son fond humaniste, s’inscrit dans la grande tradition auteuriste. L’Affaire Bojarski n’est pas seulement un thriller captivant, c’est une réflexion sur le cinéma comme machine à fabriquer du vrai à partir du faux. Probablement l’un des films qui marqueront ce début d’année 2026.
