Plus introspectif que jamais, Paolo Sorrentino semble avec La Grazia accepter enfin le temps qui passe. Calme et posé là où il fut fougueux et impétueux, le réalisateur italien livre un film à rebours de son œuvre. Sait-il seulement s’y prendre ?
On avait laissé Paolo Sorrentino lubrique, se demandant à quoi ressemblait la psyché de la belle Parthenope. On le retrouve vieux, dépassionné et presque nihiliste, dans un film qui mérite absolument son titre. Car oui, il faut le dire avec surprise : La Grazia est une réussite.
« Mariano De Santis, Président de la République italienne (Toni Servillo) est un homme marqué par le deuil de sa femme et la solitude du pouvoir. Alors que son mandat touche à sa fin, il doit faire face à des décisions cruciales qui l’obligent à affronter ses propres dilemmes moraux : deux grâces présidentielles et un projet de loi hautement controversé. »

Il Divo non è piu
Que reste-t-il de Paolo Sorrentino ? À travers l’interprétation toute en nuances et en non-dits de Toni Servillo, le réalisateur italien semble justement nous dire qu’il a vieilli. Lui l’éternel amoureux des femmes, le perpétuel amateur de la fête et des mondanités, n’a plus de plaisir pour rien. Sa femme, ou devrions-nous dire les femmes comme ensemble passionnel, il les a perdues. Dans La Grazia, elles sont soit mortes, soit emprisonnées, soit affadies.
Car La Grazia est le film de la vieillesse. Ce n’est pas celui de la maturité, que Sorrentino a depuis longtemps dépassée en se montrant capable d’accepter sa propre vanité. C’est vraiment celui de la vieillesse, dans le sens chimiquement pur du terme, à savoir le moment où l’humain prend conscience de sa propre finitude. Toni Servillo, qui joue un Président de la République critiqué pour sa manie de toujours retarder les grandes décisions, est au-delà de l’introspection. Il est au stade auquel les hommes n’attendent plus rien si ce n’est de partir, à la retraite ou à la mort, tant qu’il en sont les décisionnaires.
Confronté à l’euthanasie, à d’épineux dossiers de grâces présidentielles et à l’agonie d’un cheval, le Président De Santis se complaît dans l’attentisme. S’il pense que cela témoigne de sa capacité à se placer au-delà de la mêlée du débat public, ce positionnement n’est rien d’autre que celui d’un homme qui a arrêté de vivre sans le savoir. Toni Servillo n’est plus Il Divo, ce politicien feu follet dans une Italie à ses pieds. Il est au contraire un simple être humain dévoré par le doute et les regrets, à un âge où seuls les souvenirs et leur perception compte encore.
Il vortice della mondanità
Paolo Sorrentino, au fond, a été le cinéaste des choses vaines. Il a toujours chassé, comme un Sisyphe qui s’assume, cette lueur insaisissable au loin, la seule qui le fait avancer et qui surtout lui donne l’envie de recommencer. Si le plaisir est dans la poursuite et non le résultat, alors cette lueur est celle des femmes de sa vie, de Diego Maradona, de la politique ou encore de la grande bellezza.
Toujours, dans sa réalisation, Sorrentino a donc cherché à saisir le vortex de la mondanité. Et il semble nous dire avec La Grazia qu’il semble l’avoir atteint, et qu’il entre désormais en introspection. À qui appartiennent nos jours ? se demande le Président De Santis. À rien ni personne si ce n’est nos regrets et notre mémoire, lui répond Sorrentino, dont on se demande bien où il pourra aller après ce film testamentaire qui a tout non pas d’un magnum opus, mais surtout du point final d’une œuvre dont on sait pourtant qu’elle est inachevée.
Pastorale americana
Ceci étant dit, comment mettre en scène la grâce ? Comment dire en images et en son ce que Toni Servillo dit lorsqu’il se demande à qui appartiennent nos jours ? À cette question, Paolo Sorrentino répond à mi-chemin entre la simplicité et le baroud. La simplicité, c’est l’image, dans un long-métrage qui fait de l’immobilisme un procédé filmique autant qu’un propos scénaristique. Par d’interminables plans, fixes sur le visage de Toni Servillo et larges sur le monde désuet et fade qui l’entoure, le cinéaste italien transmet la notion de lenteur qu’il associe à la vieillesse.
Mais à côté de cela, il y ajoute le baroud, celui qu’il ne peut s’empêcher d’inclure dans ses films mais qui trouve toujours sa justification. Ici, il s’agit de la bande originale, house et rap à souhait, dont ressort le morceau « Surf Rider » par Il est Vilaine. Lancinant et moderne, ce morceau dit tout haut ce que le personnage de Toni Servillo pense tout bas : rongé par le regret et mu par une vitalité qui ne se voit pas de l’extérieur, il désire continuer à vivre dans un monde qui veut le cryogéniser. Alors quand tout semble perdu, que tout ramène à l’aigreur, il reste pour Paolo Sorrentino la musique, fil rouge de toutes ses œuvres, qui permet de continuer à bouger.
Di chi sono i nostri giorni ? Telle est la question qui traverse la vie de Paolo Sorrentino, et qui trouve sa conclusion magistrale dans La Grazia par l’absence de réponse. Nos jours ne nous appartiennent pas malgré toute la force contraire qu’on peut y apposer. À la fin, il faut juste apprendre à vivre, gagner et surtout perdre avec grâce. Au diable les regrets… et que vive Paolo Sorrentino.
