Interview de Momoko Seto, réalisatrice de Planètes

Nous avons rencontré la réalisatrice Momoko Seto lors du Festival de Cannes 2025, à l’occasion de la présentation de son film Planètes en clôture de la 64e édition de la Semaine de la Critique.

Planètes y a d’ailleurs rencontré le succès, recevant le Prix FIPRESCI. Une belle reconnaissance pour Momoko Seto, dont c’est le premier long-métrage.

« Dendelion, Baraban, Léonto et Taraxa, quatre akènes de pissenlit rescapés d’une succession d’explosions nucléaires qui détruisent la Terre, se trouvent projetés dans le cosmos. Après s’être échoués sur une planète inconnue, ils partent à la quête d’un sol propice à la survie de leur espèce. Mais les éléments, la faune, la flore, le climat, sont autant d’embûches qu’ils devront surmonter. »

planetes Momoko Seto
(c) Gebeka Films
CINÉVERSE : Quels procédés avez-vous utilisés pour faire ce film ? Comment l’avez-vous imaginé en premier lieu et quels besoins aviez-vous ?

MOMOKO SETO : On a fait une animatique avant le tournage, comme beaucoup de films d’animations, et le film est fabriqué comme une sorte de collages, de superposition d’images. Par exemple, on avait besoin de filmer une grenouille devant des stalagmites, et à côté on devait filmer un lac gelé. Donc, on a fabriqué la maquette, et on a posé une grenouille devant. On a fait un casting de grenouilles très poussé, c’est une reinette d’Australie, la bonne taille, la bonne couleur. Puis après, on est allé en Islande pour filmer un lac gelé, pour ensuite le coller au décors sur ordinateur.

Donc tout le procédé repose sur ces quatre à cinq couches par image. On a un tableau très précis qui résume tout, avec des cases à cocher pour savoir ce qui a été fait. Rien que pour faire ce découpage, ça nous a prit trois mois. On avait quatre-cent terra de données !

CINÉVERSE : Votre film, vous l’avez construit sur le rapport d’échelle, donc avoir ces éléments de différentes tailles, passer du décors naturel à la maquette, ça vous a aidé ?

MOMOKO SETO :  Ah non, pas du tout. Le plus simple c’est de tout filmer dans un seul décors, le problème du collage, c’est que ça demande beaucoup de maîtrise technique. On peut pas faire un collage d’une grenouille si elle est floue et que le décors est net, donc la grenouille doit être nette aussi! Pour ça, il faut un optique précis, une lumière précise, un rail précis.

CINÉVERSE : Comme vous avez fait l’animatique avant le tournage ? Vous êtes partie prioritairement des idées ou de la technique ?

MOMOKO SETO : D’abord des idées ! Toujours. On choisit la technique en fonction de ce qu’on veut montrer. C’est pas compliqué quand on a un chef opérateur très très compétent, qui est accompagné d’un ingénieur très très compétent. Tout est faisable.

Après, j’ai quinze ans d’expérience dans ce genre de films, j’ai réalisé quatre films autour des thèmes de Planètes, puis je fais un peu de post-production, je filme aussi, donc je sais ce qui est possible et ce qui ne l’est pas. Il faut aussi chercher, repousser les normes de la physique pour le rendre faisable.


« Ce qui m’intéresse, c’est qu’on frôle la vision, et ce qu’on appelle l’infravisible »


CINÉVERSE : Il y a un passage de trou noir, qui est une obligation du space-opéra, mais chez vous il laisse un creux narratif, il nous perd, qu’est-ce que vous vouliez provoquer avec ça ?

MOMOKO SETO : En fait, en passant dans un trou noir, on ne sait pas où on sort. Là, les personnages arrivent dans un espace où il n’y a rien. Je voulais créer un espace de rien, mais dans le cosmos, il n’y a jamais de rien. Donc j’avais besoin de ce trou noir pour repartir de zéro, c’est un basculement complet en fait.

Comme ça, quand l’oursin arrive, il devient presque le big bang. Il arrive devant la première galaxie, il est comme l’origine de la vie, et pour ça, il fallait passer par le trou noir – qui est en fait un oeil.

CINÉVERSE : Donc vous avez réfléchi l’univers comme des corps, dans des corps, dans des corps, ce sont plusieurs écosystèmes.

MOMOKO SETO : Oui, il y a cette image d’emboîtement, mais qu’on retrouve plutôt dans le gigantisme et le microscopique. Parce qu’il n’y a pas plus grand que l’univers, puis un trou noir c’est très grand aussi, en rapport avec quelque chose de très petit, très sensible.

CINÉVERSE : Et donc pourquoi n’avoir pas fait encore plus petit, se rapprocher des particules ?

MOMOKO SETO : Ce qui m’intéresse, c’est qu’on frôle la vision, et ce qu’on appelle l’infravisible. C’est pas de l’invisible, on le voit, les petites graines vous les voyez, mais pas vraiment, parce qu’elles sont assez petites pour qu’on ne les remarque pas, qu’on leur marche dessus. Donc c’est cette familiarité des choses qui m’intéresse.

Si je vous montre des images de cellules, vous la connaissez parce que vous l’avez vue dans un livre, mais vous l’avez jamais vue, c’est uniquement à travers le microscope. Alors que les graines, vous les avez vues de vos propres yeux, donc il y a familiarité, c’est très important la proximité. Il faut avoir l’impression d’y être vraiment.


« Il faut sortir de cette tradition stéréotypée du mal et du bien, de la nature qui nous fait peur. »


CINÉVERSE : Par rapport à ces rapports d’échelles, toujours, vous confrontez ces tout petits êtres à de véritables cataclysmes, à des évènement qui sont grands, même à échelle humaine. Pourquoi ne pas réduire l’échelle de la menace ?

MOMOKO SETO : Parce que le pissenlit n’est plus un pissenlit. Dans le film, il devient presque taille humaine, on a déjà changé d’échelle. Donc ce qui va menacer le pissenlit, c’est ce qui menace l’humain. Par exemple le tsunami, la perte dans l’océan. Et vous les appelez menaces, mais on ne sait pas si ç’en sont vraiment.

CINÉVERSE : Oui, on sent qu’il n’y a pas d’ennemi dans le film.

MOMOKO SETO : Exactement, il n’y a pas d’ennemis. D’ailleurs dans le scénario, Alain Leyrac voulait ajouter un personnage un peu mauvais, un insecte très méchant, et j’ai dit non. Parce qu’il n’y a pas de méchant dans la nature, tout est factuel, on ne tue pas par méchanceté. La nature vie, c’est tout.

Il faut sortir de cette tradition stéréotypée du mal et du bien, de la nature qui nous fait peur. La nature ne fait pas peur, on en fait partie, il faut changer de paradigme par rapport à ça. En soit, ça peut être un danger, mais ça ne l’est jamais par malveillance. Par exemple, le vent, ça peut être dangereux, mais pour les achènes de pissenlit c’est un ami, c’est un partenaire qui va les emporter ailleurs.

CINÉVERSE : J’ai ressenti parmi les personnages comme une cellule familiale, et leur chemin est en soit assez classique, mais justement vous l’écrivez avec ce paradigme qui exclue l’idée de mal, ça a du être compliqué.

MOMOKO SETO : Ah oui, c’est très compliqué, parce que déjà il faut de l’émotion. Et là, il n’y a pas de paroles, en plus le co-scénariste adore écrire les dialogues, mais on les comprend très bien. Il y a cette finesse et cette technique de transcription des émotions.

– Entretien réalisé par Antoine Jury 

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