IN WAVES | Entretien avec Phuong-Mai Nguyen et AJ Dungo

Par quelle sorcellerie pouvons-nous avoir à la fois le cœur en miette et le sourire aux lèvres en voyant le générique d’un film défiler sous nos yeux ? La réponse se trouve sans doute dans cette adaptation remarquable qui parvient à conserver toute l’âme de la BD tout en la magnifiant.

Présenté en ouverture de la Semaine de la Critique – ce qui en fait le premier film d’animation à être honoré de cette distinction – puis immédiatement après en compétition officielle au Festival d’Annecy, In Waves entreprend un joli voyage avant sa sortie en salle qui devrait probablement être sponsorisée par Kleenex. Découvrez ici notre passionnant échange avec sa réalisatrice Phuong-Mai Nguyen et l’auteur de la BD d’origine, AJ Dungo.

« À Los Angeles, AJ, lycéen discret, rencontre Kristen. Elle est passionnée de surf, lui de skateboard et de dessin. Ils tombent follement amoureux ; un avenir heureux se profile. Mais tout bascule lorsque Kristen tombe malade. Ensemble, ils se lancent dans un combat contre l’adversité, portés par la force de leur amour, leurs amis et leur passion désormais commune pour le surf et l’océan. »

© Diaphana Distribution
Contents d’être à Annecy, qui plus est en sélection officielle, après votre passage à la Semaine de la Critique ? Le film entame un beau voyage avant sa sortie.

PHUONG-MAI : Oui ! J’avais hâte d’être à Annecy parce que ça fait plus de 15 ans que je viens au festival, depuis mes études aux Gobelins. C’est toujours un moment joyeux de se retrouver entre collègues de travail d’animation. Puis même la ville est chouette ! Le fait de présenter un premier film dans la salle Bonlieu était assez émouvant pour moi. D’autant plus avec mon équipe.

AJ : C’est inoubliable ! C’était un grand honneur de faire l’ouverture de la Semaine de la Critique à Cannes. Le fait d’être le premier film d’animation à réaliser cela était complètement fou. Mais être à Annecy, ça semble encore plus familier. Les personnes ici sont tellement passionnées, on se sent vraiment à l’aise. Quand je me balade au bord du lac et que je vois des artistes et étudiants dessiner dans leur carnet, avec tant de joie et d’optimisme, c’est inspirant.


« Quand on aime bien une œuvre, c’est assez effrayant de l’adapter parce qu’on a peur de mal faire, de ne pas être à la hauteur. »


Phuong-Mai, comment avez-vous découvert la BD de AJ et à quel moment avez-vous songé à l’adapter ?

PM : Je l’ai découvert à sa sortie en 2019, juste après le festival d’Angoulême. Je l’ai trouvé belle, mais surtout « vraie ». Quelques mois plus tard, une productrice avec qui j’avais déjà travaillé sur Culottées (adaptation de Penelope Bagieu) m’a recontacté pour me demander si j’étais intéressée par l’adaptation de In Waves. Le scénario était déjà en cours d’écriture. J’ai pris un peu de temps à réfléchir à cette proposition, pour définir ce que je pourrais apporter en plus. Quand on aime bien une œuvre, c’est assez effrayant de l’adapter parce qu’on a peur de mal faire, de ne pas être à la hauteur. Qui plus est, ça reste l’histoire personnelle de AJ, donc il y avait une forme de responsabilité à l’adapter. Mais j’ai sauté le pas. 

AJ, j’imagine que vous avez reçu de nombreuses propositions d’adaptations au fil des années. Qu’est-ce qui vous a fait dire oui à celle là ? Et comment avez-vous réussi à lâcher prise, à faire confiance aux autres quand cela relève d’une histoire aussi personnelle ?

AJ : C’est une bonne question… Je pense que beaucoup de reconnaissance revient à Nobrow, les éditeurs britanniques qui ont originellement publié In Waves. Je pense qu’ils ont reçu de nombreuses demandes pour en faire des live-actions, notamment de gros studios. Mais leur attention s’est porté sur Silex, qui étaient vraiment passionnés par l’histoire et qui avaient compris la BD. Ils avaient vraiment confiance en cette boite de production française. C’était la meilleure option. Je me suis fié à leur opinion. Ils étaient tellement passionnés et gentils. Ils m’ont compris en tant qu’humain et ne me voyaient pas seulement comme un objet à adapter, de même que mon histoire et mon héritage méritaient d’être respectés.

Pour revenir sur cette notion de lâcher prise, j’ai dû l’apprendre non seulement avec l’histoire du livre, mais aussi avec l’histoire de cette production. Si tu es auteur et que ton œuvre est travaillée par les mains de quelqu’un d’autre, tu dois lui faire confiance, en effet. Tous ont été d’un soutien indéfectible. Nous sommes vraiment devenus des amis, une famille, après ça.

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Phuong, tu étais déjà familière à l’univers du surf ou est-ce que tu as justement dû t’y essayer pour retranscrire au mieux la fluidité des mouvements ou même de la philosophie qui s’en dégage ?

PM : Je ne connaissais pas forcément l’univers du surf. Je pense même que j’avais pas mal d’aprioris, sûrement à cause du virilisme retranscrit dans les films des années 90-2000. Un an avant de lire In Waves, j’ai fait un stage de surf avec des copains et on a bien rigolé. Plus tard, j’ai un peu surfé avec AJ à Malibu, il m’a poussé sur la vague [rire]. Le fait de l’expérimenter par moi-même, d’être dans l’océan, m’a permis de comprendre l’engouement autour de ce sport. Il y a tout un aspect introspectif : la nature humaine au milieu de l’eau, l’humilité devant la vague, ne faire qu’un avec la mer, ce fameux lâcher prise, etc. C’est ça que raconte In Waves : les émotions, le cycle des vagues et de la vie. L’eau est une matière vivante dont nous dépendons. Cet océan a existé dans le passé et restera après nous, c’est quelque chose d’éternel.

De fait, et comme dans la BD, on a continué d’utiliser l’eau comme une métaphore. Quand tu vas surfer, c’est d’abord plein de galères pour arriver au moment où tu vas apprécier la glisse. Comme dans n’importe quelle chose de la vie où tu te confrontes d’abord à plein de choses difficiles, et une fois que tu y arrives, c’est magique.


« Cet océan a existé dans le passé et restera après nous, c’est quelque chose d’éternel. »


En parlant de difficulté, quel a été le plus gros défi à relever dans la réalisation de In Waves ?

PM : On a fait face à pas mal de défis, notamment au niveau de la narration. Comme il s’agit de l’adaptation de l’histoire vraie de AJ, et qu’il y avait de nombreuses zones d’ombre, on a essayé de le comprendre au mieux. On a voulu s’inspirer de la réalité tout en en faisant une fiction la plus respectueuse possible envers leur histoire. Voilà pourquoi on a créé le personnage de Francisco, qui n’existait pas dans la vraie vie. On a aussi créé l’histoire autour de New York, qui est inspirée des débuts de la carrière d’AJ. On lui faisait ensuite valider le scénario pour qu’il puisse nous donner son avis et sa validation. L’important, c’était d’être juste émotionnellement. 

L’autre aspect, c’était la création des vagues. L’eau est une matière extrêmement délicate à traiter en animation, d’autant qu’elle est vraiment essentielle au récit du film. C’est le cœur du sujet, l’eau est omniprésente. Elle sert même souvent d’élément de transition. On a du faire beaucoup de recherches techniques autour de cela. Je ne cherchais pas à me diriger vers quelque chose de trop réaliste, mais plutôt recréer un effet de peinture, une matière sensible, vivante.

AJ, vous étiez consultant sur le film. Je serais curieux d’en savoir plus sur les scènes ajoutées dans le film qui ne faisaient pas parties de la BD. Est-ce qu’elles proviennent d’idées que vous souhaitiez explorer mais qui ne correspondaient pas au livre ? Ou était-ce pour créer une matière propre au film ?

AJ : En fait, c’est un peu les deux à la fois. Il y a des choses qui ont existé et d’autres qui ont étaient fabriquées à partir de la réalité. Ce sont des conversations que j’ai eu avec Samuel et Fanny (les scénaristes). Pour un long métrage, tu as besoin d’arches de narration, de dialogues, de contexte,… Tu as besoin de t’identifier aux personnages, de les comprendre rapidement. Par exemple, la grande scène de dispute dans le film n’a pas forcément existé mais provient de situations de conflit que j’ai vraiment vécu. Tout comme le personnage de Francisco sur lequel Phuong est déjà revenu, qui est inspiré de mon groupe d’amis mexicains : ils étaient très impliqués dans ma relation avec Kristen. J’adore Francisco. Il n’est pas réel, mais c’est une combinaison de beaucoup de mes amis.

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J’ai été impressionné par le travail des couleurs qui, pendant tout le film, dénote avec l’oeuvre originale. Je me demandais alors, comment est-ce qu’on adapte sans trahir ? Ou du moins, comment est-ce qu’on peut trahir tout en restant fidèle ?

PM : Je pense que je fonctionne tout autant par le dessin que par le ressenti. Quand j’ai commencé à dessiner pour le film, je me suis beaucoup appuyé sur le trait de AJ, en essayant de l’imiter. Mais je me suis vite rendue compte que je rencontrais certaines difficultés à recréer son style. A première vue, on a l’impression que c’est un dessin minimaliste, donc assez simple à recopier, or c’est tout le contraire. Je ne voulais pas faire un film qui soit simplement un copier-coller du livre en moins bien.

On était quand même 300 artistes à travailler sur le projet. Il y avait donc plusieurs personnes qui devaient s’approprier le dessin. Dans ces conditions, je trouve cela un peu compliqué de le déployer sur un film avec autant de personnes impliquées, surtout quand le matériau de base est si unique et personnel. C’est pour cette raison que j’ai trahi la BD, en m’éloignant de son trait si atypique. Durant la production, je me suis beaucoup documentée sur la Californie et sur des artistes qui ont pu la peindre. Afin de saisir sa lumière, ses contours, son ambiance. On a réalisé un travail très précis sur les décors et les visages des personnages. Ce qui m’a pas mal aidé en termes de mise en scène afin de retranscrire au mieux ces moments de silence qui irriguent toute l’histoire. Travailler ces micro-expressions était essentiel et plutôt challengeant. De même que le travail sur la palette de couleurs qui nous a permis de raconter quelque chose de l’ordre de l’émotion, du temps qui passe.


« Pour masquer la tristesse, on passait par le sourire. Pour moi c’était ça In Waves. »


Comment êtes-vous parvenus à garder la bonne distance avec un thème aussi lourd que le deuil, une fois les images en mouvement surtout, tout en préservant cette douceur et cette lumière qui irrigue le film ?

PM : Pour moi, c’était assez important de garder ce sentiment de douceur. Lorsque je suis allée voir AJ à Los Angeles, j’ai rencontré des membres de son entourage, ses amis, la famille de Kristen. Et ce qui m’a le plus marqué, c’est que je trouvais que tout le monde était dans une forme de bienveillance assez merveilleuse. Je m’attendais à ce qu’ils soient réservés dû fait que je n’étais qu’une simple étrangère française qui débarquait chez eux. Ils ont balayé mes craintes. Ils étaient super contents de parler de Kristen. Les conversations autour de ces souvenirs étaient légères. Pour masquer la tristesse, on passait par le sourire. Pour moi c’était ça In Waves. On allait parler du deuil mais en gardant le sourire.

– Entretien réalisé le 23 juin 2026 à Annecy

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