Après avoir remis les compteurs Geiger à zéro avec un premier volet aussi spectaculaire qu’inattendu, le plus célèbre des lézards revient piétiner les salles obscures. Godzilla Minus Zero : plus grand, plus fort ? Pas forcément. Mais toujours aussi doué pour nous scotcher au fond de notre siège en nous crachant son souffle atomique en pleine mouille.
Depuis son intronisation en 1954, la saga Godzilla n’a jamais vraiment déserté les écrans. Portée par une fanbase aussi croissante que la prolifération de ses différentes itérations, la série, forte de pas moins de 33 films, a de quoi faire trembler les cinéphiles. De la métaphore atomique aux séries B assumées, tout en foulant l’espace des produits dérivés, Godzilla a su s’imposer durant les décennie comme une grande franchise du 7e Art.
Et le succès critique et public en 2023 de Godzilla Minus One a naturellement ouvert la voie à une suite très attendue. Et autant le dire d’emblée : Minus Zero n’a pas l’intention de faire dans la demi-mesure. Ainsi, en renouant avec les racines de la franchise, cette suite nous offre un divertissement populaire aussi musclé qu’ingénieux.
« Japon, après la Seconde Guerre mondiale. Shikishima Koichi, un ancien pilote kamikaze, survit à une rencontre avec Godzilla et souffre de symptômes de stress post-traumatique. Lorsque la créature réapparaît des années plus tard, un groupe de soldats et de vétérans doit s’unir pour vaincre le monstre avant qu’il ne puisse détruire le Japon. »

Baptême du feu
Il fallait un sacré aplomb pour ressusciter aux yeux du monde entier une franchise aussi tentaculaire sans se contenter de rejouer la sempiternelle carte du monstre géant piétinant Tokyo. Avec Minus One, Takashi Yamazaki réussissait pourtant ce tour de force. En ramenant Godzilla à ses origines, le cinéaste renouait avec la blessure nucléaire de 1954, faisant de sa créature une incarnation monstrueuse des traumatismes d’un pays encore hanté par les bombardements de Hiroshima et Nagasaki. À l’évidence, l’impossibilité de reconstruire son pays, doublée d’une défaite immorale, a laissé quelques séquelles dans la culture nippone.
Toutefois, derrière le vernis de ce spectacle de destruction massive, le film parvenait surtout à capter un tout autre moteur dramatique, à savoir la culpabilité de son héros, ancien kamikaze ayant déserté le combat. Une histoire de survie, de honte et de rédemption, laquelle fleurissait dans l’écrin d’un pur cinéma populaire en nous dressant de profond questionnements moraux. Le remaniement de la série était donc également l’occasion de détourner quelques archétypes.
Avec un budget d’à peine 20 millions de dollars, Yamazaki nous livrait une véritable leçon d’effets spéciaux, auréolée par un Oscar pour ses VFX. Un prix que Spielberg saluera plus tard en interview. Quand on remarque que Minus One allait goulûment puiser dans Jaws et Jurassic Park, l’anecdote est plutôt touchante. À l’instar des pièces d’orfèvre du roi d’Hollywood, le film retrouvait cette même science du gigantisme, du hors-champ et de la gradation qui fait les grandes heures du cinéma de monstres.
Le retour du GOATzilla
Qu’on se rassure, Minus Zero entend bien marcher dans les traces de son prédécesseur. Tout aussi épique et électrisant, le film offre quelques-unes des scènes d’action les plus jubilatoires de l’année, jouant crânement des coudes avec Hope et Resident Evil sur le podium des séances qui fichent les poils. Troquant cependant les profondeurs marines pour lorgner davantage du côté des airs, l’œuvre nous lègue quelques vertigineuses séquences en avion.
Yamazaki fait désormais autorité en la matière. On y retrouve son aptitude à composer l’espace, régenter les mouvements de caméra collant au plus près des corps, de même qu’une chorégraphie millimétrée des affrontements, laquelle évoque les meilleurs passages de Pacific Rim, autre titan en la matière de Kaiju eiga.
Chaque déplacement engage la survie des personnages et participe à cette érudition de l’amplification. La séquence d’introduction, nous catapultant en plein dans le chaos, portée par un thème musical empruntant à La chevauchée des Walkyries, pose la teinte d’un carnage à venir.

Deux bêbêtes pour le prix d’une
Mais le véritable morceau de bravoure survient avec la transformation de Ghidorah après avoir avalé une poignée d’éclairs. Assimilant la foudre, nous assistons à son évolution, une hydre à trois têtes, prélude à l’un des déchaînements de puissance les plus impressionnants du film (voir même de la franchise, les experts nous confirmeront). Prouvant par la même occasion l’expertise des capacités VFX du studio Shirogumi. 35 employés pour mettre à l’amende le tout Hollywood, pas mal nan ?
Par-delà les grosses écailles, se poursuit néanmoins le travail du film sur la culpabilité et le devoir moral. Cette fois, le traumatisme du survivant se déplace vers Noriko, dont la mutation liée aux gènes de Godzilla (twist final du précédent) fait d’elle une arme humaine capable de sauver des milliers de vies. Refusant d’abord de s’engager dans ce combat, la traversée en train d’un village détruit finira de la convaincre de s’enrôler.
Et de traumatisme, il est uniment question avec l’introduction de Murakami, mad scientist qui entend bien, par l’entremise d’un rêve brodé d’une vision apocalyptique à couper le sifflet, instrumentaliser Godzilla dans l’idée de prendre sa revanche sur les américains, lesquels ont décimé l’entièreté de sa famille un tristement célèbre 6 août 1945.

La formule du Coca-Cola ?
Voir les deux films coup sur coup, lors de la soirée organisée au Grand Rex, permet pleinement de mesurer à quel point Minus Zero reprend les mécanismes de son aîné. Même pulsation, mêmes ressorts dramatiques, même découpage dans l’intrigue. Apparaît de manière plus flagrante une certaine formule. Une mécanique que les adorateurs, après une trentaine de films, n’ont plus de peine à déchiffrer. Toutefois, pour un spectateur plus néophyte, la mécanique peut gripper.
Aussi, le scénario de Godzilla Minus Zero se montre de nouveau trop verbeux, l’écriture trop balisée et les personnages manquent d’arches réellement satisfaisantes pour atteindre leur plein potentiel narratif. On n’évitera aussi de mentionner le cabotinage du héros, plus shonen que jamais, aboutissant même à sabrer quelques moments d’émotions qui auraient mérité un poil plus de retenue. Sa trajectoire dans ce second opus est à peine tangible, simple resucée d’une cicatrice mal fermée. Quant aux pistes les plus intéressantes, elles restent trop souvent à l’état d’ébauches : la perversité des Américains, la folie vengeresse du professeur ou encore les pouvoirs mutants de Noriko, réduits à un simple levier scénaristique pour converger vers cette apothéose finale.
Un climax qui débouche la tuyauterie d’une frustration emmagasinée devant la standardisation des blockbusters actuels, mais qui se construit donc au détriment d’un scénario plus ficelé. D’autant que le « département de la catastrophe » dirigé par Kenki Noda avait de quoi virer dans un potentiel plus fantasque, au lieu de nous réchauffer un motif rebattu. On fait les fines bouches, mais n’en demeure pas moins un concentré de grand spectacle généreux et respectueux de son public, dont certaines images hanteront durablement notre esprit. A noter que si vous voyez Godzilla Minus Zero dans une salle équipée du Dolby 7.1, cela aura la vertu non négligeable de guérir votre otite.
