Auréolé d’une deuxième Palme d’Or, Cristian Mungiu s’intéresse avec Fjord au morcellement du monde, entre un Occident qui prône la tolérance sans se rendre compte qu’il la dévoie, et le reste de la planète qui pense y déceler les graines son déclin. Vaste programme donc, pour un cinéaste rompu aux drames sociaux. Est-ce cependant une garantie certaine de réussite ? Voici nos éléments de réponse sur cette œuvre à la fois éminemment moderne et foncièrement intemporelle.
Dans les terres reculées de Norvège, la tolérance est un vernis sous lequel prospère le racisme, comme depuis des siècles en Europe occidentale. Ou peut-être cette tolérance est-elle sincère, prouvant la positivité des valeurs occidentales d’inclusion ? C’est tout le questionnement de Fjord, qui on le verra toutefois, ne s’élève malheureusement pas à la hauteur de son postulat de départ.
« Les Gheorghiu, un couple roumano-norvégien très pieux, s’installent dans un village au bout d’un fjord où ils se lient rapidement d’amitié avec leurs voisins, les Halberg. Les enfants des deux familles deviennent très proches, malgré des éducations différentes. Lorsque le corps enseignant découvre des ecchymoses sur le corps d’Elia, l’aînée des enfants Gheorghiu, la communauté se demande si l’éducation traditionnelle que les enfants Gheorghiu reçoivent de leurs parents pourrait en être la cause. »

Liberté, égalité, assimilation
Tout l’intérêt de Fjord tient dans son propos, voulu comme acerbe ou du moins pertinent, sur l’hypocrisie du choc des civilisations. D’un côté, la famille roumaine immigrée en Norvège avec ses valeurs chrétiennes (très) prononcées, et de l’autre une société scandinave profondément sécularisée. Que pourrait-il mal se passer ?
À partir de ce postulat, Cristian Mungiu déroule un scénario qu’il veut prévisible pour mieux appuyer son exposé tout en nuances de la supériorité supposée des mœurs occidentales sur celles du reste du monde. Face à face, la famille des Gheorghiu et la société norvégienne confrontent leurs visions de la famille, et plus largement des valeurs de liberté de conscience dans un monde moins séculaire qu’on ne le croit. C’est là le point le plus intéressant développé par le cinéaste, qui adapte les théories civilisationnelles de Samuel Huntington pour montrer un bloc occidental bien plus fragmenté qu’on ne le croit. Comme c’est abordé au détour d’une réplique, l’internationalisation de l’affaire des Gheorghiu (dont l’aide sociale à l’enfance retire les enfants pour maltraitance) fait passer les États-Unis de leur côté, alors qu’on pourrait penser l’Amérique comme le plus grand pourfendeur des valeurs familiales traditionnelles ces soixante dernières années.
Religion contre sécularisation, famille soudée contre cellules familiales éclatées, spiritualité contre rationalité, communauté contre individualisme, idéal contre idéal… Fjord oppose deux visions fondamentalement opposées de la société et pose la question qui taraude les pays développés depuis tant d’années : faut-il assimiler ou intégrer les populations immigrées ?

Mais où est donc passé le cinéma ?
Pour répondre à cette question, Cristian Mungiu s’emploie à rendre Fjord aussi aride que possible, comme pour souligner l’incongruité du débat sur l’assimilation dans les pays qui prônent la tolérance et l’individualisme dans la même phrase. Ce parti pris de cinéma a toutefois l’effet inverse et ne rend pas justice au propos, qui s’il peut parfois manquer de subtilité, garde le mérite de poser le débat.
Comme trop de films ces dernières années, l’aspect dramatique prend le pas chez Cristian Mungiu sur la mise en scène et même sur l’interprétation des acteurs. Si une œuvre comme Spotlight a pu avoir le même problème de mise en scène trop gentille (pour ne pas dire absente), son réalisateur Tom McCarthy avait toutefois su laisser toute la latitude à ses acteurs pour s’exprimer. Ici, Sebastian Stan et Renate Reinsve campent leurs personnages presque trop en retenue, donnant par-là un aspect contreproductif à l’impression souhaitée. Trop effacés, le couple d’acteurs ne se hisse pas à la hauteur du scénario.
Oubliable dans ses rôles interprétés avec trop d’effacement, Fjord l’est aussi par sa mise en scène. Trop statique et peu inspirée, la caméra de Cristian Mungiu ne fait que trop peu ressentir l’oppression de la situation pour les Gheorghiu. Le nord de la Norvège et ses fjords ne sont pas non plus mis en avant, ni de manière inhospitalière comme métaphore de l’accueil intolérant réservé à la famille roumaine, ni de façon hospitalière pour forcer le contraste entre leur situation et les valeurs idylliques du pays le plus heureux au monde. Dans un équilibre qui n’arrange rien, Mungiu filme les fjords sans conviction, et avec une colorimétrie qui n’accentue rien d’un côté comme de l’autre. La Norvège de son film est tristement normale, et donc banale, et rien dans sa mise en scène ne laisse d’espace pour analyser le film comme autre chose qu’un propos qui n’utilise pas les avantages donnés par le médium cinématographique.
