Blossoms Shanghai de Wong Kar-wai : Le Loup de Huanghe Street

Dix ans après The Grandmaster, Wong Kar-wai revient avec la série Blossoms Shanghai, disponible sur Mubi à partir du 26 février.

Blossoms Shanghai, première série de Wong Kar-wai, marque son grand retour après une décennie d’absence. Adaptée du roman de Jin Yucheng, l’œuvre de trente épisodes raconte la naissance d’un capitalisme chinois incandescent. Après trois épisodes, une évidence s’impose : le cinéaste n’a rien perdu de son œil, mais son récit cherche encore son souffle.

« Shanghai, début des années 1990. La Bourse rouvre et déclenche une explosion de richesse sans précédent. Avec l’aide de l’aide de son mentor Uncle Ye, Ah Bao, jeune homme discret issu d’une famille déchue, se réinvente en Mr. Bao, figure magnétique du monde des affaires. Mais l’arrivée d’une mystérieuse femme et la montée des rivalités financières menacent son ascension. »

© Mubi

Bao le Magnifique

La première scène donne immédiatement le ton. Mr. Bao (Hu Ge) évoque en voix off « la plus grande explosion de richesse de l’histoire ». On voit le protagoniste en costume impeccable et silhouette conquérante. Puis tout bascule. Une voiture surgit, une mallette remplie de billets s’envole dans la nuit et les mains anonymes se précipitent sur l’argent tandis que Bao gît sur le bitume. Fortune, illusion, chute : en quelques secondes, la série installe ses thèmes.

Après quelques flashbacks le parallèle avec Gatsby le Magnifique s’impose presque naturellement. Installé au Peace Hotel sur Huanghe Road, Bao fascine autant qu’il intrigue. Comme Gatsby, il semble s’être réinventé dans une ville ivre d’argent, porté par un rêve fragile.

Impossible aussi de ne pas penser à Succession dont l’influence se ressent jusque dans la musique : un mélange de beats hip-hop, de piano et de violons dramatiques qui rappelle les compositions de Nicholas Britell. Mais là où la série américaine brille par ses dialogues incisifs, Blossoms Shanghai privilégie une voix off explicative et une exposition pesante. Les trois premiers épisodes enchaînent intrigues financières et personnages introduits à la pelle. L’ambition est indéniable, mais l’ensemble confus.

Blossoms Shanghai
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Soap opéra capitaliste

On comprend pourtant ce que la série cherche à explorer : l’illusion de la valeur, un monde où la richesse circule à toute vitesse mais où la confiance reste fragile. Le problème, c’est que là où le cinéma poétique de Wong Kar-wai laissait vibrer les silences, la série adopte une narration plus frontale et conventionnelle, comme si le récit craignait le flou.

Cette tonalité télévisuelle se ressent aussi dans l’acting qui flirte un peu trop avec le soap. Hu Ge incarne Bao avec élégance et retenue. Il n’atteint peut-être pas encore la perfection mélancolique de Tony Leung, mais son aura mystérieuse intrigue. You Benchang est l’une des présences les plus intéressantes à l’écran dans le rôle de Ye Shu. A la fois mentor et figure paternelle, il guide Bao avec une autorité calme et des conseils décisifs. Coté féminin, Ma Yili (Ling Zi) et Tiffany Tang (Miss Wang) ne dépassent pas trop le stade d’archétypes, mais Xin Zhilei (Li Li) apporte une nuance plus ambiguë en mystérieuse femme d’affaires dont les intentions sont difficiles à cerner.

Blossoms Shanghai
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L’esthétique Wong Kar-wai

Visuellement, aucun doute : on est bien chez Wong Kar-wai. Accompagné du directeur de la photographie Peter Pau (oscarisé pour Tigre et Dragon), le cinéaste inonde Shanghai de rouges incandescents, jaunes dorés et bleus électriques. Dans ce décor saturé de couleurs, les jeux de miroirs fragmentent les visages et dessinent une ville aux identités multiples. L’inauguration du luxueux Grand Lisbon se transforme en un ballet de néons et de robes écarlates, et même la dégustation d’un simple bol de porridge dans l’arrière-salle d’un restaurant captive par sa beauté.

Mais derrière cette splendeur demeure une question : le style suffit-il ? Les ralentis, autrefois chargés d’une mélancolie vibrante dans In the Mood for Love, ou le célèbre step printing de Chungking Express, semblent ici parfois apposés comme des petites signatures plutôt que véritables nécessités dramatiques du récit. On admire la beauté des images, mais la photo manque de texture et la mise en scène ne retrouve pas toujours le niveau auquel Wong nous a habitués.

Après trois épisodes, Blossoms Shanghai impressionne par son éclat visuel et l’ampleur de son ambition, mais laisse encore son récit chercher son équilibre. Fresque capitaliste flamboyante et mélodrame appuyé, la série oscille sans toujours retrouver la délicatesse qui faisait la force du cinéma de Wong Kar-wai. Reste l’espoir que, derrière les néons et le tumulte financier, affleure bientôt l’émotion pure qui a fait de lui un cinéaste unique.

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