Vortex: La lente agonie selon Gaspar Noé

Tant de cinéastes ont cherché à montrer la dégénérescence du cerveau liée à l’âge et au vieillissement. On peut notamment citer encore récemment Florian Zeller et son sublime The Father, brillant par ses effets scénaristiques qui lui auront valu l’oscar du meilleur scénario, et celui du meilleur acteur pour Anthony Hopkins, nous faisant entrer dans la tête de cet homme, qui progressivement perdait tout repère. Le film se plaçait dans un registre pathétique, cherchant à émouvoir le spectateur. Or, Gaspar Noé pour sa part, entreprend avec Vortex un projet de film qui refuse la compassion et les effets de style, cherchant à nous offrir ici une œuvre quasi-documentaire. Nous faisons au début du film la rencontre d’un couple en fin de vie, qui se débat en silence contre l’angoisse de perdre l’autonomie physique et mentale, contre celle du “déraillement”.

Comment ne pas penser à Amour de Michael Haneke devant l’intrigue de ce film. Mais Gaspar Noé à contrario du cinéaste autrichien, dénue son film de cruauté et cherche beaucoup moins à représenter le choc glauque de la mort, qu’à suivre en temps réel l’agonie presque ironique d’un vieux critique de cinéma incarné par le célèbre cinéaste du giallo italien, Dario Argento, travaillant sur un écrit traitant du rapport entre cinéma et inconscient, et celle d’une ex-psychiatre interprétée par Françoise Lebrun, actrice phare notamment des films de Jean Eustache, connue pour l’un des plus beaux monologues de l’histoire du cinéma dans La Maman et la putain, ici presque mutique, dont le regard hésitant appel à l’aide.

Un tourbillon mortel 

Vortex s’ouvre sur son générique de fin, comme si l’issue était préfigurée avant même de commencer le récit. L’écran, au tout début du film, est partagé par les deux personnages trinquant à leur amour. Puis, très vite, le split-screen intervient, séparant le couple, comme pour mieux appréhender le repli de la solitude, dans un espace pourtant commun. Le cinéaste argentin ne cherche pas ici à nous narrer une histoire, mais simplement à nous montrer un couple âgé qui se perd peu à peu dans les abysses d’une mort certaine, voguant dans les couloirs de leur appartement, capharnaüm invoquant méticuleusement tout ce qu’à pu être leur vie, à travers des affiches, ou des livres sur le cinéma, des DVDs, mais aussi des affiches militantes de mai 68 ou encore des tracts féministes pour l’avortement. Et à ce couple vient rapidement s’ajouter le fils, ancien junkie interprété par Alex Lutz, irresponsable, tentant de convaincre ses parents de se laisser prendre en charge dans une clinique. En vain, n’ayant aucune autorité, se voyant reprocher son propre état de dépendance. La mort est donc inéluctable, et aura lieu dans le spectacle quotidien de l’appartement parisien du couple, devenu un mouroir insupportable.  

Le moins Noé des Gaspar Noé

S’il lui reconnaît un talent indéniable de créateur de formes depuis longtemps, Gaspar Noé choisi avec se film de laisser tomber ses effets stylistiques psychédéliques, au profit d’une mise en scène plus sobre, plus proche de ses acteurs, sans jeux sur la couleur, la lumière ou le son. Si chacun de ses films constitue une réinvention de l’esthétisme au cinéma, Vortex tranche radicalement avec tout ce qu’il a pu entreprendre jusqu’à Lux Æterna. Ainsi, il offre une mise en scène dépouillée, brutale, qui ne cède à aucune fantaisie à l’appréhension de la sénilité. Le film est sombre, étouffant, lent, jusqu’à l’hypnose, en référence au ralentissement moteur et cognitif, mais aussi à la perte progressive de la conscience ou de la mémoire des deux êtres.

Si le début du film pourrait paraître poétique, avec ses fleurs, et l’amour qui se dégage dans le couple, attentionné, tout ceci flétrie bien vite, et pour ne laisser que l’agonie d’un univers morose, sans espoir, où la sénilité se mêle à l’extrême précarité, et à la consommation de crack de la jeunesse. Et c’est tout ceci qui fondera la dernière vision mi-apocalyptique mi-dépressive du couple, nous laissant avec ce film, comme un arrière goût de fatalité déprimante. Nous donne envie de profiter de la vie, et de ses joyaux, avant d’être rattrapés nous aussi par le vortex de la mort. 

Françoise Lebrun recouverte d'un linceul

Gaspar Noé nous offre ainsi un film brut, par son dépouillement d’effets stylistiques, usant du plan séquence pour illustrer la lente agonie de ses personnages.  Mais également un film violent sur ce qui attend l’humain à la veille de sa mort, comme une noyade  : la démence, le ralentissement du corps, le délabrement cognitif, l’incompréhension de l’autre, qui ne sait comment appréhender la chose.

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