Onoda: l’Odyssée d’Un Certain Regard

Réalisé par le français Arthur Harari, Onoda, qui raconte l’incroyable histoire vraie du soldat Hiroo Onoda, s’offre une durée imposante pour plonger le spectateur dans une réelle odyssée, à mi-chemin entre le film d’aventure et le survival, et  fabriquer une capsule où des soldats, aveuglés par le service et le don de soi, naviguent à perte. Une œuvre qui aura fait l’ouverture de la section Un certain regard à Cannes pour cette édition 2021.

Japon, 1944. Le jeune Onoda est une recrue peu convaincante, sans qualités guerrières en apparence, parmi les militaires qui combattent les États-Unis sous les feux de la Seconde Guerre mondiale. On vient pourtant le chercher pour lui proposer de mener quelques hommes. L’objectif sera de tenir une petite île des Philippines. Finalement, c’est jusqu’en 1974 qu’Hiroo Onoda s’échinera à garder cette place, sans comprendre que la guerre ne fait plus rage en dehors depuis presque trente ans. 

10 000 nuits après l’Apocalypse

Derrière ce drame, inspiré de l’histoire du jeune soldat japonais, le réalisateur explore une géographie nouvelle, après son premier long-métrage Diamant Noir, thriller tourné en français dans l’Hexagone. Ici, le film est tourné en japonais, et il est question des Philippines et du Japon, de leurs forêts, de leurs cabanes. La nature, avec ses moussons, son vent, existent vraiment par la mise en scène qui favorise l’immersion du spectateur. Le dépaysement est ainsi assuré, bercé par une contemplation lente de la caméra, souvent fixe, ne cherchant pas à instaurer du rythme entre chaque plan.

Jouant des ellipses, les dix mille nuits d’Onoda dans la jungle sont relatées avec réalisme, mais aussi avec distance. Loin d’une expédition baroque tel Aguirre de Herzog, qui se rappellera forcément à nous face à la montée progressive de la folie de certains soldats, plus proche d’Apocalypse Now de Coppola et de la descente en enfer du personnage de Benjamin L. Willard, il s’agit ici d’une lente pénétration méticuleuse et sereine dans la psyché du personnage éponyme. Le film devenant ainsi l’étude mentale d’un personnage obsessionnel, qu’on observe doucement dériver, tel un radeau. Cette âme profondément humaine, par son patriotisme et sa bienveillance envers ses troupes, ici en errance, confère au film une portée éminemment universelle. 

Une odyssée à hauteur d’homme

Le réalisateur choisit ainsi de délaisser l’aspect historique de la guerre pour se concentrer sur le parcours de ses personnages. Avec Onoda, Harari questionne le rapport entre maître et élève, et les limites d’un commandement aveugle. Onoda, dans ce film émouvant, est loin de l’image du soldat sanguinaire. La mise en scène cherche également à appuyer cette empathie, en plaçant la caméra proche de son regard, de sa solitude, captant ses gestes avec précision. Le spectateur observe alors avec fascination les interprètes du personnage au fil des âges: un Yuya Endo, marqué, écorché puis finalement euphorique dans sa mission, puis lorsque viennent les vieilles années, Kanji Tsuda, impressionnant d’émotion muette et rentrée. Et c’est lorsque l’extérieur, marqué par la fin du conflit et l’américanisation du japon, tente des pénétrations dans le récit, établissant des contacts avec les soldats, que le film produit ses étincelles.

Approchés par une patrouille leur criant de quitter leur poste, après des années perdus au milieu de la jungle, Hiroo Onoda et le dernier frère d’arme qui lui reste doutent, ne reconnaissent pas les uniformes des soldats en face, et font une descente dans la nuit pour recueillir des informations, des journaux, qui les marquent par l’influence occidentale qui s’affiche désormais autour d’eux. Leur réaction s’apparente alors à une forme de complotisme, imaginant qu’on cherche à leur transmettre des informations codées. Réaction qu’ils auront à nouveau à la découverte d’une radio. Ces scènes apparaissent à la fois chargées d’humanité et empreintes de folie. Ainsi, toute la démesure de ce voyage se retrouve à travers l’écran, et la propagande nationaliste ingérée par les soldats japonais lors de la Seconde Guerre Mondiale apparaît comme une emprise presque impossible à conjurer. Le film gère sa durée d’un peu moins de trois heures pour faire raconter pleinement son histoire, réussissant à être haletant et prenant, tout en prenant le temps de nous immerger dans son cadre. Et à travers l’histoire d’un soldat refusant de capituler, dont la persévérance dans la fiction se confond au réel, il questionne l’héroïsme du personnage, et illustre le danger des mythes.

Onoda est donc un film grandiose, qui restera comme un de ceux qui marquent l’histoire du festival de Cannes. Il interroge d’ailleurs sur son absence en compétition officielle. Arthur Harari signe ici une œuvre totale, épuisante, et profondément humaine, où le soldat se combat avant tout lui-même, et son univers proche. Incarné par un personnage quasi narrateur, on pourrait même prêter à Onoda une interrogation sur la vision de l’artiste et de son univers. Sans aller jusque là, il faudra a minima se rendre en salle pour découvrir ce film qui fait plus que jamais exception dans le paysage cinématographique actuel. 

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