My Son : C’est mon fils, ma bataille…

Faire un film tient à peu près toujours du miracle. Pour beaucoup de cinéastes, les défis à relever sont légion, et accoucher d’une œuvre pour le grand écran se révèle par bien des aspects être un véritable chemin de croix. Face à cette lutte de chaque instant, il existe un exercice passionnant à analyser: l’auto-remake. 

Il n’est pas si rare de voir un cinéaste refaire son propre film pour un marché différent, mais l’idée a toujours de quoi susciter l’interrogation, quand on connaît la difficulté pour nombre de réalisateurs de financer un projet original. Qu’est ce qui peut bien pousser un réalisateur à réinterpréter une œuvre dont il a déjà offert sa vision au public ? Il peut aussi bien permettre la réaffirmation d’un propos pour un nouveau public (Funny Games U.S.) qu’être l’opportunité de réactualiser une production avec les moyens techniques de l’époque (Les Dix Commandements). L’opération peut intriguer sur le papier quand on l’applique à un long-métrage tel que Mon Garçon (2017) de Christian Carion (Joyeux Noël, En mai, fais ce qu’il te plaît) qui se base déjà sur une approche originale: arpenter le sombre sillon du thriller en ne dévoilant jamais le scénario à son acteur principal (à l’époque Guillaume Canet) évoluant ainsi à l’aveugle, découvrant l’intrigue au tournage. Ce parti-pris de mise en scène étant construit sur le talent d’improvisation de son interprète, cependant cadré par le reste de l’équipe pour permettre l’avancée progressive de l’intrigue. Un concept intéressant cependant impacté par un scénario forcément assez simpliste, à cause d’un gimmick limité et influant de fait sur la durée du métrage. Avec My Son, l’action est téléportée du Vercors à Lochaber en Ecosse, et James McAvoy et Claire Foy (The Crown) reprennent les rôles du couple Guillaume Canet et Mélanie Laurent. 

Edmond Murray, divorcé, s’est éloigné de son ex-femme et de son fils de sept ans pour poursuivre une carrière internationale. Lorsque ce dernier disparaît, Murray revient précipitamment dans les Highlands. Rapidement, il devient clair que l’enfant a été kidnappé. Les parents cèdent d’abord au désespoir, mais le père va très vite se montrer prêt à tout pour retrouver son fils. Il se lance dans une traque qui l’obligera à aller au bout de lui-même et à remettre en cause toutes ses convictions. 

Un jeu de rôle grandeur nature

Pratiquement tourné en temps réel sur huit jours, My Son s’avère être un véritable voyage initiatique pour le personnage principal. Comme Mon Garçon, tourné dans un environnement naturel, le film bénéficie d’un cadre original renforçant parfaitement le climat oppressant de l’intrigue. La nature écossaise, filmée d’un œil passionné, subjugue avec ses lacs qui reflètent le ciel, ses forêts aux teintes rousses automnales et ses brumes qui s’accrochent aux reliefs. Le paysage grandiose, sauvage et inquiétant constitue aussi un personnage à part entière, rappelant les immenses étendues désertes des westerns de John Ford ou même de la fin de Skyfall de Sam Mendes (tourné dans la même région), avec ces paysages abandonnés d’une tristesse et d’une beauté étrangement ensorcelante. 

La caméra de My Son, comme son personnage principal, traque cheville au corps ces «instants de vérité» qu’évoque Claude Lelouch dans son propre cinéma. Elle scrute les réactions d’Edmond Murray, le traquant dans son cadre comme ce dernier l’est dans sa détresse et sa solitude étouffantes, dans son angoisse vertigineuse. Une caméra à hauteur d’hommes et à hauteur d’âme, comme elle l’est dans chacun des films de Christian Carion, toujours en empathie avec ses personnages. Le travail sur le hors-champ et sur le son est aussi remarquable, amplifiant encore le sentiment de paranoïa du personnage.

Un miroir du garçon

Il était intéressant de voir quel traitement le cinéaste allait réserver à son remake, et s’il allait parvenir à marier davantage les règles strictes du thriller avec l’exercice de style imposé par le choix drastique de mise en scène. Si l’on se doute que le budget plus confortable de ce film a permis au réalisateur de perfectionner comme un orfèvre son histoire, l’intrigue et le découpage de My Son suivent presque à l’identique ceux de Mon Garçon. On est donc assez loin d’un remake qui réussirait à surpasser l’original pour en tirer une sève nouvelle, à la portée analytique tout aussi profonde, à la manière de La Mouche de David Cronenberg ou True Lies de James Cameron. Si l’on pouvait espérer que le cinéaste étoffe un peu plus sa narration, notamment via la présence cette fois-ci de la co-scénariste Laure Irrmann, tout en s’appuyant sur un casting anglo-saxon pouvant offrir des interprétations plus nuancées et plus solides que dans sa version précédente, le nouveau film de Christian Carion incarne peu ou prou la même soupe en demi teinte – aux plans et aux rebondissements près – laissant une fâcheuse impression de déjà-vu certes, mais surtout de frustration pour un spectateur qui connaîtrait déjà toutes les coutures du film de 2017. Pas grand-chose non plus à se mettre sous la dent pour le néophyte qui n’aurait ni vu la version originale, ni entendu parler du processus de réalisation. 

D’autant que la latitude offerte à McAvoy semble être la même que celle de Canet, et ses réactions restent donc sensiblement similaires, puisque la mécanique imposée par l’intrigue et les interactions avec les autres personnages demeurent inchangées ou presque. Un comble, tant dans ce genre de thrillers basés sur un père sous pression et en quête de vengeance, la force de la narration doit résider dans sa représentation  psychologique du personnage, entre conflits intérieurs et surgissement progressif des remords, pour nourrir la tension et le crescendo dramatique du récit. La comparaison avec Prisoners de Denis Villeneuve, avec lequel My Son partage sa thématique, n’est clairement pas à l’avantage du second. Restent tout de même deux comédiens dont l’alchimie douloureuse fonctionne pleinement. L’écossais ne force jamais le trait, et tire le meilleur de ce que lui impose cette contrainte de jeu. Face à lui, Claire Foy ne démérite pas, bien qu’on préférera sans doute la performance de Mélanie Laurent, dont le rôle prenait paradoxalement moins de place.  La connexion entre les deux acteurs – acquise sur des rôles antérieurs – est d’une telle évidence, qu’il n’est jamais question de remettre en cause la crédibilité de cet ancien couple, plein de ressentiments réciproque mais dont les cendres d’un ancien amour laissent entrevoir encore quelques étincelles.

Bien qu’opérant une redite de son précédent long-métrage, Christian Carion livre avec My Son un film entêtant, comme la majestueuse musique qui l’accompagne, ces notes lancinantes et obscurément envoûtantes, qui nous hantent encore après la projection. Un film d’une indéniable puissance émotionnelle qui nous laisse à bout de souffle, mais ravis de ce voyage extrême et palpitant.

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