Les Intranquilles : La peur aux trousses

Joachim Lafosse est sans aucun doute de ceux qui cernent le mieux les enjeux qui parsèment la notion de famille. En effet, c’est au sein de cette dernière que s’établissent la plupart de ses films, depuis Ça rend heureux, sorti en 2006, jusqu’à Continuer, sorti en 2018. Et l’essence même de ses long-métrages est bien souvent la même: étudier la structure familiale en apparence fiable, entrant dans leur quotidien, pour en déceler les failles, les mettre en exergue, jusqu’à la décomposition inévitable.

Avec Les Intranquilles, le cinéaste belge y replonge avec un récit foudroyant où la maladie, domaine du prédilection du cinéma français – on peut notamment citer les films Hors Normes d’Olivier Nakache et Eric Toledano, ou encore Vortex de Gaspar Noé plus récemment -, en l’occurrence ici la bipolarité s’invite dans une famille d’artisans. Leïla Bekhti et Damien Bonnard y jouent respectivement un peintre et une restauratrice de meubles anciens, élevant leur jeune fils Amine, tout en se consacrant avec passion à leur deux métiers. Damien, aussi talentueux qu’obsessionnel, conçoit des tableaux la nuit dans son atelier qui jouxte la maison du couple. Son coup de pinceau nerveux et fulgurant vient retranscrire la maladie qui l’habite, tout comme les crises dont il fera état tout du long du métrage. Leïla, elle, tente de maintenir la barre de cette famille constamment sur le fil, cherchant à protéger au mieux leur fils, en veillant à ce que les crises maniaco-dépressives de son conjoint ne viennent pas mettre en péril tout ce qu’ils ont construit.

Plongée dans la psychose

Joachim Lafosse parvient à nous offrir avec Les Intranquilles un récit cimenté par la tension constante, ne relâchant jamais son emprise, étouffante par instant. Cette tension prend racines dans un mal invisible, la psychose maniaco-dépressive : elle conduit les patients qui en sont atteints à des comportements entièrement coupés de la réalité, alternant entre délires et écrasements mélancoliques. Cette tension s’installe dès l’entrée dans le film, Lafosse optant pour un début in media res, dans une période maniaque de Damien. L’homme ne voulant pas prendre son traitement régulateur, s’enferme ainsi dans des excès qui le mettent en danger physiquement et psychologiquement. Là où le cinéaste cherchait dans la plupart de ses long-métrages précédents à nous faire ressentir les variations de ton d’une vie, oscillant entre moments de joie et scènes de tension, ici il choisit de ne jamais laisser retomber le rythme. Ainsi le personnage de Damien fait constamment peser le poids de sa mise en danger de lui-même et des autres, plongeant les spectateurs au côté d’une Leïla épuisée par l’inquiétude, rongée par le manque de confiance, sombrant progressivement dans la paranoïa, et faisant par là-même basculer le film du côté du thriller, servi par des séquences fortes en émotions.

La force du film tient plus à la prestation des deux comédiens principaux qu’à la mise en scène de Lafosse, relativement simple. Damien Bonnard se met ici à nu, se jetant corps et âme dans son personnage, rongé par la bipolarité, lui offrant jusqu’à son nom. On ressent ici l’acteur, mettant de lui, à la manière de celui que l’on a connu dans Les Misérables, tout en allant plus loin pour que toute la gestuelle, tous les passages à l’acte, tous les mots sortent de lui-même avec justesse, comme si il avait lui-même connu la maladie. Ainsi, il n’y a jamais de ridicule, jamais d’exagération dans sa manière de se débattre avec lui-même et les autres. Et face à lui, Leila Bekhti confirme une fois de plus son talent d’interprétation impeccable, incarnant à la perfection cette femme dépassée, luttant pour préserver au mieux son fils et les cendres de son couple, personnage fondamental dans cette histoire et relais du spectateur. L’actrice ici se transforme, offrant son corps à ce personnage qui s’oublie, à force de veiller à ce que sa famille ne se précipite pas vers le chaos.

Humanisme sans romantisme

Il n’est plus question dans ce film de nous montrer la vie amoureuse du couple, qui semble s’être consumée avant même les premières minutes de l’histoire, diluée dans trop de souffrance et d’instants d’insécurité, nous interrogeant même sur la possibilité d’une rencontre entre ces deux personnages. Comme souvent dans la filmographie du cinéaste belge, l’élément qui consume ce couple est extérieur à leurs sentiments profonds.

Joachim Lafosse nous évite de passer par de longues scènes explicatives, s’en tenant à l’essentiel sur les passages du milieu médical et concernant la bipolarité. Et son choix se justifie par l’envie de saisir le combat livré au quotidien par la famille, dans la sphère intime. Le cinéaste ausculte les détails les plus intimes de l’effondrement d’un couple en plaçant son récit dans la magnifique maison bordée d’arbres de la famille. Et il ne cède à aucune velléité romantique pour décrire la folie, comme moult autres films l’ont fait en succombant à l’heure association de la perte de la raison à la victimisation et au sensationnel. Ici la maladie est brute, directe. Elle n’accorde aucun repos, aucune lumière.

Ainsi, avec Les Intranquilles, Lafosse nous offre un grand film, servit d’une prestation des plus justes de Damien Bonnard et Leila Bekhti, qui pourrait dans le futur venir nourrir les conférences sur les troubles bipolaires, rendant hommage à ces familles qui luttent pour préserver un équilibre en composant avec la maladie. Témoignant du combat auquel font face les familles qui ne parviennent pas toujours à obtenir une stabilité dans l’accompagnement d’un proche malade, le film s’inscrit déjà comme d’intérêt public.

Laisser un commentaire