Le Dernier duel : Le bal des monstres

Avant 1386, les duels judiciaires étaient pratiqués de façon courante en France, en cas de conflit entre deux parties. Celles-ci s’affrontaient dans un duel, jusqu’à ce que l’intervention divine décide du vainqueur. C’est du dernier de ceux-ci dont il est question dans Le Dernier duel :  le combat opposant Jacques Le Gris et Jean de Carrouges derrière le prieuré de Saint-Martin des Champs à Paris.

Découpé en trois actes, le film raconte l’histoire de Le Gris (Adam Driver) et Carrouges (Matt Damon), deux amis devenus au fil du temps des rivaux acharnés. Carrouges est un chevalier respecté, connu pour sa bravoure et son habileté sur le champ de bataille. Le Gris est un écuyer normand dont l’intelligence et l’éloquence font de lui l’un des nobles les plus admirés de la cour. Lorsque Marguerite (Jodie Comer), la femme de Carrouges, est violemment agressée par Le Gris – accusation que ce dernier rejette – elle refuse de garder le silence, n’hésitant pas à dénoncer son agresseur et à s’imposer dans un acte de bravoure mettant en danger sa vie. L’épreuve de combat qui s’ensuit – un éprouvant duel à mort – place la destinée de chacun d’eux entre les mains de Dieu.

Premier des deux films de fin d’année – avant The House of Gucci qui sortira en novembre – du cinéaste qui a commencé sa carrière avec un long-métrage nommé Les Duellistes semblait tout trouvé pour s’emparer d’une telle histoire, d’autant que Ridley Scott s’est fait une spécialité des films en costume, avec des projets tels que Gladiator, Robin des Bois, Kingdom of Heaven, Exodus ou encore 1492: Christophe Colomb, qui bien que pas toujours parfaitement exécutés, apportaient tous un soin particulier à la reconstitution et à la mise en scène. 

Mais avant Ridley Scott, le projet est né d’une envie de Matt Damon et Ben Affleck de retravailler ensemble sur un scénario – chose qu’ils n’avaient pas fait depuis Will Hunting, pour lequel ils avaient gagné l’oscar du meilleur scénario à l’époque – choisissant cette fois d’adapter le roman The Last Duel d’Eric Jager ; aidés dans leur tâche par la réalisatrice Nicole Holofcener (Enough Said), afin d’apporter un regard féminin sur cette histoire de viol et sur la condition des femmes à l’époque. Chaque scénariste ayant écrit l’un des trois actes, selon le point de vue d’un personnage sur les évènements. L’ensemble des chapitres aboutissant à la fin, à la vérité et à au dénouement du duel. 

Une fresque féministe

De prime abord, Le Dernier duel aurait pu être un retour pour Ridley Scott dans un genre où il excelle, lui permettant une fois encore de mettre en scène l’ascension d’un héros au gré de batailles sanglantes à l’épée, mais il n’en est rien. En réalité, ce nouveau long-métrage s’impose presque comme l’anti Gladiator. Ainsi, tandis que ce dernier suivait le cheminement classique d’un homme qui allait trouvait sa vengeance dans la violence, ici le cinéaste présente la déconstruction de ce cheminement, celle de l’égo masculin, où la femme devient littéralement une commodité – le viol étant considéré à l’époque, non pas comme une agression sexuelle, mais comme une prise illégale de la propriété de l’homme – , idée que l’on retrouvait déjà dans son dernier film, Tout l’argent du monde. Ce nouveau film n’est également pas sans rappeler le premier long métrage de Scott, auquel le titre fait d’ailleurs écho, cinglant déjà à l’époque les excès d’une masculinité guidée par l’honneur.  

L’atmosphère est convenablement austère – la neige balayant les vallées vides, les figures humaines éclipsées sous les châteaux massifs -, et l’arène où Carrouges et Le Gris règlent leurs différends est un cauchemar hivernal, soutenu par une photographie de Daruisz Wolski (Seul sur Mars) à la palette constituée de gris tamisés, et des décors pierreux, créant une atmosphère presque claustrophobe, dépeignant la France de l’époque comme lugubre, insufflant dans l’air la gravité de l’enjeu qui se joue dans le film, et utilisant l’environnement comme métaphore de l’aliénation des hommes.  

Si Le Dernier duel  débute sur un flash-forward aguichant le spectateur sur le duel final, il a tôt fait de revenir en arrière pour montrer où se joue réellement l’enjeu, loin de l’arène, mais dans la vie de tous les jours. Ce film est l’histoire d’un combat entre deux hommes pour déterminer la véracité de la plainte d’une femme pour viol. C’est un rappel brutal et conscient de la lutte  à laquelle sont confrontées de nombreuses femmes encore aujourd’hui. Ce sont les racines de la culture du viol qui sont exposées ici, avec des hommes qui s’estiment dans leur droit. L’un étant noble, estimant que tout lui est dû, et l’autre ayant des origines plus humbles, mais dont l’ascension sociale a fait un privilégié. 

Une valse des bourreaux

Outre une mise en scène flamboyante – pour un cinéaste de quatre vingt-trois ans ayant l’une des plus fastes carrières de l’histoire du cinéma avec moult de chef d’oeuvres tels que Blade Runner, Thelma et Louise ou encore  Alien -, l’écriture du film en constitue le gros point fort. Issue d’une tradition instituée par le Rashōmon de Kurosawa de narrer une même histoire selon le point de vue de différents personnages, le récit de Damon et Affleck requérait de la précision, de la finesse et beaucoup de nuance, et donne lieu à un véritable joyau tout en subtilité. Si le risque de tomber dans la tâche ou le stéréotype était élevé, Scott l’évite avec grâce, aidé par des interprétations solides de ses deux scénaristes qui se sont offert des rôles dans le film, mais également de Jodie Comer et Adam Driver, qui semble vouloir continuer sa plongée dans les rôles d’hommes toxiques, après le très bon Annette de Leos Carax en juillet.

Alors que Le Dernier Duel aurait pu paraître long et répétitif, on s’amusera facilement à distinguer les nuances qui enrichissent progressivement le récit, et qui affinent au fil des minutes la caractérisation des personnages. Chaque chapitre faisant écho aux précédents, se répondant et n’ayant d’intérêt que dans leur succession aux précédents. S’il y a trois points de vue, c’est d’abord parce que les hommes se considèrent comme les réelles victimes de l’affaire. Et c’est en refusant toute ambiguïté que le film construit son propos : il n’est nul besoin d’embrouiller quelque vérité dans un monde où « Il n’y a pas de justice, il n’y a que le pouvoir des hommes ». L’intelligence de l’écriture des trois scénaristes est de laisser les protagonistes se raconter comme l’auraient fait des individus lors d’un véritable procès, avec leur boussole morale, sans avoir à forcer le trait sur leur caractérisation ou à faire varier grandement les versions. Le tout se terminant en apothéose dans un chapitre d’abord porté par Marguerite, mais très vite affiché comme la vérité sur les événements, ne laissant place au doute sur le propos du film. Son personnage nous permettant de connaître le véritable visage des deux hommes qui s’affrontent dans le duel; l’un étant en réalité un conjoint rustre, et peu aimant, bien ancré dans les moeurs dans son époque, et l’autre étant un joyeux drille pensant pouvoir tout obtenir d’une femme et qui vire à la violence lorsque ce n’est pas le cas. 

Ici, les hommes coupent, tirent et grognent, alors que même de simples gouttelettes de sueur deviennent des sopranos dans cet orchestre écrasant, à la fois engourdi et captivant. Ici, comme dans Gladiator, Ridley Scott fournit dans ce film des scènes de bataille mémorables, qui plongent d’en haut pour placer le spectateur au milieu des combats sanglants et viscéraux. Avec chaque coup d’épée ou de hache vient le son et la vue des vies perdues et de la douleur infligée. Ici aussi, le souverain Charles VI (Alex Lawther) – dont les gestes rappellent aisément ceux de Joaquin Phoenix dans Gladiator – est un enfant gâté dont la soif de sang et le désir de voir souffrir n’ont d’égal que son insuffisance en tant qu’homme. Ainsi, dans ce film comme dans ces précédents, Ridley Scott s’amuse à dépeindre le pouvoir et la royauté comme immature et immorale, ce qui a de quoi nous rendre impatients de découvrir son Kitbag en 2023, sur la jeunesse de Napoléon Bonaparte et dans lequel Jodie Comer tiendra d’ailleurs le rôle de Joséphine de Beauharnais. Une manière pour le cinéaste de rendre hommage  une nouvelle fois à la France.

Le Dernier duel est un film qui parle avec peu de filtres et peu de préjugés, restituant un moyen-âge sale et violent, complexe et alambiqué dans les cérémonies politiques. Dès les premiers plans, Ridley Scott annonce la couleur, avec une image qui pourrait servir de profession de foi au film, en montage alterné: on habille la Dame Marguerite au même titre que les hommes enfilent leurs armures de futurs duellistes. Le vrai duel qui se joue dans ce film est celui d’une femme contre le patriarcat, et malheureusement celui-ci était loin d’être le dernier. 

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