Last Night in Soho : « All I have to do is dream ! »

Présenté en avant-première à la Mostra de Venise et en ouverture du Festival Européen du Film Fantastique de Strasbourg, Last Night in Soho vient confirmer la volonté d’Edgar Wright de s’éloigner du genre de la comédie qui l’a fait connaître avec son complice Simon Pegg, (notamment par la Trilogie Cornetto (composée des excellents Shaun of the Dead, Hot Fuzz et Le Dernier Pub avant la fin du monde), maniant avec virtuosité différents genres tels que le film de zombie, le buddy-movie, ou encore le home-invasion.

La filmographie d’Edgar Wright s’apparente à une sorte de parc d’attractions, où chaque film correspond à une nouvelle attraction à découvrir. Il nous aura offert la salle d’arcade avec Scott Pilgrim, le roller-coaster musical avec Baby Driver, le spectacle de reconstitution avec le documentaire The Sparks Brothers sur les frères Ron et Russell Mael, et aujourd’hui la balade nostalgique dans la mythique Carnaby Street, reconstitué avec son folklore inhérent au « Swinging London » (son rock, ses couleurs, ses robes, sa gaieté).

Last Night in Soho, mené par deux jeunes actrices aux personnalités opposées mais terriblement complémentaires, donne lieu à un film hors du temps, visuellement somptueux, qui use des faux-semblants de manière très maline pour nous égarer et nous séduire – un film d’épouvante pop, improbable rencontre entre Ne vous retournez pas de Nicolas Roeg et Minuit à Paris de Woody Allen. Le film débute tel un conte de fées. Eloise (Thomasin McKenzie), jeune femme passionnée de mode, parvient mystérieusement à retourner dans les années 60 où elle rencontre la mystérieuse « Sandie » (Anya Taylor-Joy), une jeune femme désirant devenir chanteuse. Mais tout n’est pas ce qu’il paraît, et les rêves du passé semblent se fragmenter, entraînant de sombres répercussions.

Once upon a time in London

Dans son film, Edgar Wright cite assez ostensiblement un certain Répulsion de Roman Polanski, et si l’on peut tout d’abord redouter un hommage compassé, une version made in Disney du classique horrifique, on se laisse finalement prendre au jeu de piste, guidés sans trop de résistance par l’actrice Thomasin McKenzie, interprète parfaite de l’esprit mutin et céleste des « Swinging Sixties ». D’une expression, d’un regard, d’une phrase, la comédienne fait exister tout un univers, où elle plonge, telle Alice au pays des merveilles, dans un dédale de couloirs menant vers une époque révolue – immortalisée en chanson par Petula Clark dans « I Know a Place » et « Downtown » -, au cœur du quartier de Soho, centre du monde dans les années soixante, où des petits artistes (les Beatles, les Stones) sont devenus les géants que l’on connaît aujourd’hui. L’héroïne, qui fantasmait cet univers, bascule. Elle ne le regarde plus à travers le hublot de son imaginaire mais y est confrontée frontalement, dans tout ce qu’il a de grandiose et d’horrible. 

Si l’hommage pop et quasi tarantinesque se tient, Edgar Wright a le mérite de ne pas idéaliser cette époque, et s’éloigne assez vite de la « branchitude » redoutée pour en explorer les arcanes : la condition des femmes, perçues comme une marchandise destinée à satisfaire le plaisir des hommes, puissants dirigeants de cet immense centre commercial qu’est devenu l’Europe Occidentale. Le film bascule alors, le punk remplace le pop, et le personnage d’Anya Taylor-Joy éclipse celui de Thomasin McKenzie, entachant alors l’horizon festif de visions cauchemardesques. Par le biais des mouvements de caméra proprement enivrants, le cinéaste parvient à nous faire ressentir le vertige vécu par Eloise, notamment lors de sa première incursion dans le Londres, encerclant cette Alice qui découvre le pays des merveilles avant de danser sur un rythme endiablé dans une séquence somptueuse, où à deux corps se joignent un troisième visage.

Une nuit en enfer

Avec une myriade de plans-séquence ingénieux, jouant avec les miroirs, les espaces, les portes, les ombres, les regards – comme cette danse à deux, puis trois visages -, le cinéaste britannique impressionne de part en part de son métrage. Si chacun de ses films faisait état de son don pour les montages rythmiques, les plans emblématiques, les transitions symboliques, il n’aura jamais été aussi habile avec une caméra, et atteint indubitablement des sommets lorsque surgit finalement le fantastique, puis le giallo.

Sans grande surprise, on retrouve dans ce film un hommage à l’œuvre de Dario Argento et ses compères de l’horreur italienne, le film commençant presque à la manière de Suspiria. Le jeu sur les lumières de couleurs instauré lors du changement d’appartement par l’enseigne lumineuse d’un bar, donne rapidement la note d’intention visuelle et rappelle les expérimentations d’Henri-Georges Clouzot dans son Enfer inachevé. La photographie du chef-opérateur coréen Chung Chung-hoon – déjà immense sur les films de Park Chan-wook, notamment – est un délice pour les yeux. 

Et c’est de cette image que découle en premier lieu la réflexion du film, car en plongeant dans un rêve qui va se muer en cauchemar diabolique et schizophrénique au fil des séquences, Wright propose une vision fascinante d’un passé idéalisé, venant frapper au visage les amateurs du “c’était mieux avant”, pour mieux aborder l’exploitation des femmes, comme l’avait évoqué la co-scénariste Krysty Wilson-Cairns (Penny Dreadful, 1917) en interviews. Ainsi, le duo scénaristique aura eut la bonne idée de lier la nostalgie d’Ellie pour une période qu’elle n’a pas vécu à son incapacité à se défaire de son passé traumatique, et transformer par conséquent son expérience en une double métaphore, celle de la nécessité de vivre au présent – on se souvient alors de Gary King dans Le Dernier Pub avant la fin du monde -, mais également la perte de l’innocence, de l’éveil (et de la peur) de la sexualité. Si Eloïse est hantée par des visions spectrales, la véritable horreur réside ailleurs, dans la symbolique de ces fantômes sans yeux ni bouche : le visage anonyme de la prédation.

Si Edgar Wright convoque avec amour l’aura de cette époque reine et multiplie les références à son cinéma, le long-métrage se pose comme une version moderne de ces visions fantastiques, plus féministe et particulièrement en phase avec notre époque. Last Night in Soho n’est pas pour autant exempt de défauts, et l’enquête, naissant des pérégrinations temporelles d’Eloise et de ses balades nocturnes avec Sandie, se révèle parfois assez téléphonée. Pire, l’intrigue est sur-expliquée dans le dernier tiers alors que le scénario aurait pu/ dû jouer la carte du sensoriel et éviter les dialogues illustratifs. Néanmoins, si Baby Driver était un film musical jouissif et classieux plutôt masculin, Last Night in Soho est son pendant féminin, une perle nocturne pleine de grâce qui devrait vous bercer et vous hanter jusque dans votre sommeil.

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