Présenté à la Semaine de la Critique du Festival de Cannes cette année, La Gradiva aurait pu sans problème prétendre à la Sélection Officielle, tant le geste cinématographique de Marine Atlan est vertigineux. Disponible aujourd’hui en salles, le film invite au voyage dans les méandres du Bel Paese autant qu’il questionne sur le sujet extrêmement actuel de la jeunesse sacrifiée de France.
En entrant dans la vie active, on se retourne sur le passé avec toujours la même interrogation : que reste-t-il de mes jeunes années et de mes premières amours ? Suis-je même encore jeune, ou tout cela n’est-il déjà que l’histoire du bon vieux temps ? Ce questionnement irrigue La Gradiva, premier film de Marine Atlan dont la sensibilité artistique n’est jamais aussi pure que lorsqu’elle laisse le désir adolescent irradier, sous le soleil incandescent et insolent d’Italie.
« Un groupe de lycéens français part en voyage scolaire à Naples pour découvrir les ruines de Pompéi et ses corps pétrifiés par le Vésuve. C’est là que le vertige les saisit brutalement. L’un après l’autre, ils se laissent submerger par le désir et la colère jusqu’à s’y abandonner complètement. »

Prima di fare l’amore
Fasciné par l’Italie et ce que son atmosphère peut provoquer comme questionnements, Marine Atlan renouvelle avec La Gradiva le genre du film de voyage scolaire, que l’on pensait défraîchi. Rien n’est pourtant plus résolument contemporain que sa mise en scène, qui alterne savamment les plans très rapprochés et les larges travellings pour dépeindre les trois facettes éternelles de l’adolescence : le désir, l’incompréhension et l’insouciance.
Suivant principalement les tribulations de Tony et James, deux jeunes adolescents perdus dans leur sexualité comme dans leur vie, Marine Atlan laisse sa troupe d’acteurs s’exprimer avec une totale latitude. Tous amateurs, les comédiens semblent toutefois dans leur parfait élément, et donnent ainsi libre cours à une vulnérabilité qui touche au cœur tant elle est sincère. On s’identifie, dans cette Italie muséifiée et plongée dans la léthargie d’un soleil de plomb, à ces adolescents qui croient tout connaître mais qui au fond ne savent rien.
De Pompéi aux rues endormies de Naples, le désir irrépressible de la vingtaine de lycéens français bouscule tout. Alors que la caméra navigue entre les tons ambrés du soleil et les teintes plus ocres de la Ville, les sentiments de Tony, de James et du reste des filles et des garçons de la classe irradient de rouge pour leur maladresse en amour, et d’azur pour leur jeunesse triomphante.

La prima notte di quiete
Mais s’il y a bien une idée dans l’air du temps, c’est que la jeunesse française n’est aujourd’hui plus triomphante que dans les films. Ce que montre Marine Atlan, comme Abdellatif Kechiche, Guillaume Brac ou Emma Benestan avant elle, c’est un groupe d’adolescents profondément anxieux, tant dans un rapport au désir qui est aujourd’hui follement perturbé par la technologie, que dans leur vision de l’avenir, minée par les affres de Parcoursup, un enchaînement de crises sociales sans précédent et un climat qui ne cesse de se réchauffer.
Il y a dans La Gradiva une modernité de propos qui tombe à pic dans le mouvement social que vit la France depuis la rentrée scolaire. Quand Tony et James devraient crier la vie tels des Belmondo et des Delon de la grande époque, on leur oppose plutôt des professeurs épuisés et des débouchés incertains. C’est cette anxiété sourde, planant sur toute l’œuvre, qui fait de La Gradiva un film notable au-delà de son esthétique remarquable.
De ce propos politique très juste, on pourrait uniquement reprocher la fin, dont le drame va à coup sûr diviser. Avec le point de vue de trentenaire de votre humble critique, il est difficile de déterminer avec certitude si le sort réservé à Tony, en crise d’appartenance familiale en plus de toutes les autres, est judicieux ou au contraire totalement cliché. Peut-être est-il plus sage de laisser cette appréciation aux plus jeunes d’entre nous, tant les générations ces dernières décennies changent à une vitesse bien plus importante que par le passé.
