L’Échine du Diable: Aux origines du labyrinthe

Guillermo Del Toro livre avec L’Échine du Diable un subtil conte horrifique, à la croisée entre thriller, film fantastique et chronique sur l’enfance, avec ce métrage empli de suspens psychologique, profondément ancré dans l’histoire espagnole. 

Film fantastique produit par Alfonso Cuarón et Pedro Almodóvar, malheureusement passé à la trappe à cause de son successeur Le Labyrinthe de Pan sorti en 2006, L’Échine du Diable gagne tout autant à être vu que ce dernier. En effet, Guillermo Del Toro nous prouve qu’avant de s’amuser (et nous avec) dans ses blockbusters américains à la Hellboy ou à la Pacific Rim, il a su se plier avec aisance à l’art du film fantastique. Sorti de l’absence de budget de Cronos et du manque de contrôle sur son œuvre Mimic, il s’exprime enfin librement et s’épanouit sur sa première histoire véritablement personnelle, porteuse de ses thématiques habituelles qu’il développe librement au sein de sa culture natale. L’Échine du Diable restera finalement son œuvre qui s’approche sans doute le plus du pur fantastique, les phénomènes surnaturels restant aussi sobres que rares, et relevant davantage de la poésie que d’éléments scénaristiques réellement centraux.

Durant la guerre d’Espagne, Carlos (Fernando Tielve), un jeune garçon dont le père vient de mourir, est recueilli dans un orphelinat dirigé par un couple (Federico Luppi et Marisa Paredes) soutenant la cause républicaine. Alors que le directeur et sa femme craignent pour leur orphelinat face à l’avancée des armées franquistes, Carlos entre en contact avec le fantôme d’un garçon mort récemment (Junio Valverde) et dans des conditions mystérieuses.

Un orphelinat sous influence

L’action se situe dans un orphelinat perdu au cœur d’un désert espagnol, lieu parfait du mélange des genres avec ce désert sec et aride d’abord, évoquant les westerns; et cet orphelinat, évoquant les Giallo tels que Suspiria de Dario Argento, mais aussi des films plus récents comme Les Autres d’Alejandro Amenábar. Et à ces lieux, s’ajoutent les petits éléments surréalistes égrainés un peu partout, tels la jambe de bois de la concierge, la bombe éteinte au milieu de la cour, ou l’eau croupie à la couleur ambré. Des éléments esthétiques et étranges, que l’on pourrait relier au cinéaste surréaliste Luis Buñuel, notamment dans sa période mexicaine avec Los Olvidados, autre influence du réalisateur.

Au-delà de la chasse aux fantômes sur fond de guerre civile, le réalisateur nous offre ici la transcription d’un souvenir emprunt d’irréel et d’étrange. L’Échine du Diable fait référence à l’enfance-même de Del Toro, et notamment à ses années de pensionnat. Une époque décrite dans ses interviews comme « terrorisante », ce que l’on retrouve ici avec ce pensionnat aux allures gothiques et cette couleur orangée qui imprègne le film. La couleur est un élément est crucial du film, car elle sert d’enveloppe à ce qui nous est conté, pour donner à cet univers du passé l’aspect d’un souvenir déformé, à mi-chemin entre le ressenti et l’angoisse. Et L’Échine du Diable mêle également des enjeux liés à l’enfance et à l’âge adulte, l’innocence et la violence.  D’où cette couleur d’ambre automnale du pinceau de l’auteur, qui hante sa filmographie depuis Cronos, ni agressive ni chaleureuse, mais plutôt sèche, à l’instar de l’ambiance générale du film, tel ces fœtus hybrides baignant dans leurs bocaux de la même couleur, figés dans le temps.

Le diable se cache dans la mise en scène

Et cette dualité présente dans la couleur se retrouve également dans le cadrage, souvent très souple, vivant, donnant à l’orphelinat cette touche tordue, quasi expressionniste. La caméra passant ainsi partout, espionnant, venant incarner le fantôme, ou l’angoisse du personnage. Par ailleurs l’expressionnisme des décors s’efface devant celui des couleurs et du cadrage, contrairement aux premiers films expressionnistes caractérisés par le soin apporté aux décors. Une façon moderne donc, d’amener le fantastique au cinéma, et non le cinéma au fantastique. Reste à ces inspirations expressionnistes, une inspiration gothique en la présence de la bande-son, composée par Javier Navarrete, évoquant autant les films de la Hammer que les bandes originales de Danny Elfman, à grand renfort de chœurs et de timbres éthérés.

Par ailleurs, le film nous donne à voir deux fantômes qui hantent les vivants: métaphoriquement pour la guerre, qui détruit le passé et tout futur pour les personnages, et plus littéralement avec Santi. Enfant pas tout à fait mort, mais plus tout à fait vivant, qui s’impose comme une figure récurrente du cinéma de Del Toro que l’on retrouve figé dans le temps, en quête de vengeance. Mais dans ce film, la monstruosité change de camps, s’affranchissant du critère physique de la figure fantomatique, à l’instar du La Forme de l’Eau, pour figurer dans un être en apparences plutôt séduisant, comme sait souvent l’être le mal, par le personnage interprété par l’excellent Eduardo Noriega. Dans cette optique, le réalisateur choisit de briser la sacro-sainte règle du cinéma d’horreur en nous révélant très tôt le fantôme, et en le montrant le plus possible. Par la mise en scène plutôt que le scénario, Guillermo Del Toro nous indique donc qu’il ne faut pas craindre la créature, mais plutôt apprivoiser sa figure au premier abord repoussante. 

En définitive, à travers ce récit de fantômes sur lequel plane un spectre bien plus menaçant, celui de la guerre, Guillermo Del Toro aborde avant tout, avec beaucoup de maturité, des sujets tels que la perte d’innocence de l’enfance éprouvée ou l’impact de la guerre sur les populations qui s’y trouvent confrontées. Ainsi, par son récit parfois lent mais toujours prenant, le réalisateur nous offre une belle parabole, sombre mais pure, et intelligemment mise en scène, qu’un casting exceptionnel aide à rendre profondément touchante. Une petite aventure fantastique, mais une grande aventure humaine.  L’Échine du Diable est donc un doux cauchemar, dont le réveil laisse pensif, comme touché par « un sentiment suspendu dans le temps », ce « quelque chose de mort qui semble encore en vie ». Et un film à connaître pour saisir le chaînon manquant entre les films d’épouvante caractérisant la première partie de carrière de Del Toro, et les films de monstres à effets spéciaux qui en caractérisent la seconde.

L’Échine du Diable ressort le 14 juillet au cinéma dans une magnifique restauration 2K.

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