Julie (en 12 chapitres) : Les désaccords d’Oslo

La Norvège est le pays le plus heureux au monde. Oui, malgré le froid, le faible ensoleillement et Eva Joly, nos voisins scandinaves sont, si l’on en croit un rapport de l’ONU, les champions du monde du bonheur. Formidable ? Ce n’est pas l’avis de tout le monde. Pour le réalisateur Joachim Trier, toute cette joie, c’est un peu trop parfait. Pour clore sa « trilogie d’Oslo », le cinéaste danois, après avoir filmé les affres de la folie (Nouvelle Donne, 2008) et la tentation du suicide (Oslo 31 août, 2011) dans la capitale nordique, met en scène l’injonction au bonheur dans nos sociétés modernes occidentales avec Julie en 12 chapitres. Auréolé du prix d’interprétation féminine du Festival de Cannes 2021 et diffusé au Festival de Deauville, il révèle sa jeune actrice Renate Reinsve au cinéma mondial.

« Je suis comme spectatrice de ma vie, personnage secondaire de mon existence » analyse Julie (Renate Reinsve), morose, devant le bilan de ses jours. Moins Mademoiselle Julie de Strindberg que Madame Bovary de Flaubert, elle approche la trentaine et son coeur hésite, arrivé aux carrefours de la vie. Quelle carrière professionnelle choisir ? Doit-elle rompre sa relation avec le bourgeois pantouflard Aksel (Anders Danielsen Lie, agaçant et bouleversant), certes sécurisante, mais aussi terriblement ronronnante ? Ou bien partir avec le jeune Eivind (Herbert Nordrum), pas très malin mais beau, sportif et nourri au soja bio ? Et puis comment répondre à cette pression de la maternité que son entourage lui fait subir, alors qu’elle ne veut pas s’encombrer d’un gosse ?

Soyons heureux en attendant la mort

En réalité, Julie n’est jamais pleinement accomplie. Dès qu’elle croit serrer son bonheur, il lui échappe et ses dilemmes raciniens lui font des cheveux blancs. Elle n’est pourtant pas si malheureuse, et sa condition n’est finalement pas pire que celle d’une footballeuse afghane sous le régime taliban ou d’un écolière nigériane kidnappée par Boko Haram. Mais l’homme – et la femme – sont la mesure de toute chose, dirait un Platon inclusif, et le malheur nécessairement subjectif de chacun, ne se discute pas ni ne se mesure objectivement.

C’est finalement une héroïne désaccordée mais attachante, libre mais inquiète, qui apparaît sous nos yeux, rappelant la Cléo d’Agnès Varda ou la Frances Ha de Greta Gerwig et Noah Baumbach. Une héroïne du quotidien, Wonderwoman au SMIC, qui porte la charge psychologique de son époque et le poids du jugement de ses aïeules et camarades féminines contemporaines, littéralement. Comme dans cette scène où, depuis les murs de la maison familiale, les portraits alignés de ses grand-mères et arrières grand-mères, entourées de leurs vastes progénitures, semblent toiser son infécondité avec sévérité.
Pourtant, Julie en 12 chapitres ne juge pas ses personnages, dans leurs bons comme leurs mauvais côtés, dans leurs élans sympathiques ou leur antipathie revêche. Julie est à la fois victime et coupable de son instabilité, prisonnière des desseins des hommes puis bourreau de leurs cœurs. Elle n’est pas agréable, car au fond, elle ne sait pas tricher.

Jeune et Julie

Naturellement, l’état d’esprit d’une telle protagoniste s’exprime par l’action, par le corps plus que par ses mots. Une idée de mise en scène évidemment très cinématographique et visuelle, que Renate Reinsve joue avec une plasticité émotionnelle étonnante. La réalisation de Trier, centrée sur les silhouettes, accompagne ses comédiens dans un ballet charnel, caméra à l’épaule. Cette dernière, sublimée par une mise en lumière solaire et douce, joue sur les perspectives et la profondeur, les flous et les nets, par les truchements de sa longue focale.

Deux scènes sont, en ce sens parfaitement allégoriques : L’une où Julie fugue pour retrouver l’étreinte de Eivind, courant dans les rues d’Oslo où les habitants sont figés, et le temps suspendu avec eux – à la manière de Ettore Scola, dans Nous nous sommes tant aimés. L’autre, quand Julie et Aksel observent le coucher du soleil mourant à l’horizon d’ouest, avant qu’il ne réapparaisse aussitôt à l’est, comme s’il refusait d’aller dormir. Comme si, finalement et malgré nos doutes, les ténèbres n’étaient jamais bien loin de la lumière.

Car Julie en 12 chapitres, mélancolique certes, triste parfois, est aussi souvent drôle, joyeux, terriblement vivant. Sa bande-son, jouant rock, électro et jazz, transmet l’énergie exhilarante de la jeune femme, quasi instantanément. Certes, Julie est peut-être « la pire personne au monde », comme le titre le film en version originale, avec une belle dose d’hyperbole et d’ironie. Mais le pire n’est jamais décevant, et Julie, portée par sa merveilleuse comédienne, se révèle un portrait de femme moderne, féministe et universel.

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