Affamés : Quand l’horreur laisse sur sa faim

Si le cinéma de genre tend à se façonner une place importante au sein de l’industrie cinématographique française – comme l’auront montré à maintes reprises les nombreuses tentatives de l’année, dont on retiendra en figures de proue des titres tels que Titane, Gagarine, La Nuée, Teddy ou Ogre -,  le cinéma américain en a fait une spécialité depuis des décennies, saignant l’horreur et le fantastique jusqu’à leurs dernières gouttes, aboutissant à un manque d’originalité pour une grande partie de la production, en dehors de quelques belles promesses incarnées par des cinéastes tels que Ari Aster, Robert Eggers, Jordan Peele ou encore David Robert Mitchell. 

De Twin Peaks à X-Files, le nord-ouest des Etats-Unis a souvent été utilisé dans l’imaginaire fantastique et horrifique pour son folklore mystérieux. Avec Affamés, nous sommes dans l’Oregon, au fond d’une mine servant de refuge et de labo à deux trafiquants et consommateurs, auxquels un funeste sort ne va pas tarder à être réservé. Le fils de l’un d’eux entre à son tour et ne va pas en ressortir indemne. Après deux décennies en Californie, Julia Meadows (Keri Russell) a regagné sa ville natale de l’Oregon rural. Aux côtés de son frère Paul (Jesse Plemons, que l’on retrouvera prochainement dans The Power of The Dog de Jane Campion), promu nouveau shérif local,  Julia tente de surmonter le souvenir de son enfance abusive, et est embauchée comme enseignante au collège de la ville. Très vite, elle se rend compte que l’un de ses élèves, Lucas (Jeremy T. Thomas), bête noire de ses condisciples, est victime des abus de son père (Scott Haze), un marginal accro à la drogue. Ce que ne sait pas encore Julia, c’est que celui-ci a été transformé en un monstre à l’appétit insatiable, que le garçon retient enfermé chez lui avec son petit frère.

Tiré d’une nouvelle de Nick Antosca (scénariste connu pour ses séries horrifiques sur SyFy, Hulu et Netflix), Affamés est un long-métrage réalisé par Scott Cooper. Découvert avec le drame musical Crazy Heart en 2009 (avec Jeff Bridges en chanteur de country), Cooper est un réalisateur versatile, s’étant essayé au film de mafieux avec Strictly Criminal avec Johnny Depp en 2015), au western dépressif avec Hostiles avec Christian Bale en 2017, et choisissant aujourd’hui de se mesurer au film d’horreur, dans la tradition hispanique d’un Juan Antonio Bayona (L’Orphelinat Quelques minutes après minuit), ou évidemment d’un Guillermo Del Toro, officiant ici comme producteur.

Monstrueusement cliché

De la production made in Del Toro, on retrouve le goût pour l’onirisme, le mystère, et surtout les monstres construits en prosthétique, dont le design se situe à mi-chemin entre les démogorgons de Stranger Things et les Ents du Seigneur des Anneaux. Il s’agit cependant ici du légendaire Wendigo de la mythologie amérindienne, comme viendra l’indiquer l’apparition assez archétypale d’un natif mystérieux et stoïque, sortant son vieux grimoire (évidemment calé à la bonne page) pour raconter la légende de la créature. Une surexplication symptomatique du climat actuel de la production horrifique hollywoodienne.

Le film n’échappe à certains poncifs désuets du genre horrifique, comme lors de cette scène où l’un des personnages frappe à la porte d’une maison délabrée, située à l’écart de la ville. Face au silence, il entre dans la maison, et lorsqu’il entend des grognements à l’étage – tenant compte du fait que toute personne saine d’esprit aurait fui ou appelé aussitôt la police -, le personnage décide tout de même d’y monter… Au-delà de son monstre, Affamés flirte aussi avec le film noir, puisqu’on y suit aussi une enquête sur des disparitions et des corps retrouvés éviscérés, qui vont semer le trouble dans la tête Paul, désemparé. 

Mais pas totalement dénué d’intérêt

Face aux habituels clichés du genre, Affamés est beaucoup plus intéressant lorsqu’il se concentre sur les éléments liés à l’horreur humaine. En effet, Julia est attirée par le comportement de son jeune élève Lucas, dont elle retrouve les dessins hyper violents, qui la mettent sur la piste des abus qu’il subit, la renvoyant de fait à son propre passé, et aux abus commis par son propre père. Le film personnifie ainsi, sans une once de subtilité, la monstruosité qui se loge au sein du cadre familial, par la transformation du père de Lucas, faisant allusion aux violences corporels, à la malnutrition, et aux comportements engendrés chez les victimes de telles atrocités. 

Cependant le récit s’alourdit par la multitude des points de vues présentés. Oscillant entre Julia, qui bataille entre ses traumatismes et son envie d’aider son élève dans lequel elle se retrouve ; Paul, qui tente désespérément d’enquêter sur les corps ; et Lucas, qui cherche à aider son père et son petit frère, tous deux maudits. On ne pourra cesser de se demander si le film n’aurait pas gagné à se concentrer sur l’histoire du jeune garçon qui tente d’apprivoiser le mal renfermé au sein de sa famille. Un parti-pris qui aurait pu permettre d’accentuer l’horreur contenue dans le long-métrage, en évitant de trop éventer l’histoire avec l’utilisation de figures plus à même de trouver des solutions pour conjurer la malédiction. 

Par ailleurs, il est surtout question de bâtir une atmosphère pesante, à la réalité palpable, ce que Scott Cooper parvient à faire parfaitement, aidé par son directeur de la photographie Florian Hoffmeister, qui façonne un environnement humide et boisé, parsemé d’une brume rampante, terrain favorable à la pénétration de l’horreur, accompagné d’une image d’un bleu-gris, rappelant celle de la série Dark. On notera également de très bon effets spéciaux, généreux en hémoglobine et autres corps déchiquetés par ce monstre affamé, conçu par Guy Davis, qui s’inspire ici du cerf. 

Véritable conte horrifique sur la détresse sociale empreint d’une poisseuse noirceur – tant le réalisateur parvient à l’ancrer dans un certain niveau de réalité -, Affamés étonne souvent et sait se montrer brillant dans sa démarche sobre, voire naturaliste. On regrettera cependant parfois un manque de rythme, et surtout, de nouveauté. Les ficelles autour de la rhétorique du monstre intra-familial sont quelque peu grossières, mais le long-métrage s’avère suffisamment cohérent et glauque pour convaincre. 

 

Laisser un commentaire