Swallow : avaler pour exister

La jeune et timide Hunter Conrad (Haley Bennett) semble filer le parfait amour avec son mari Richie Conrad (Austin Stowell), riche fils de bonne famille. Mais l’annonce de sa grossesse la pousse à une dangereuse et subite compulsion : elle commence à avaler des objets, de dangereux objets…

Swallow, premier film de Carlo Mirabella-Davis, fait actuellement la tournée des festivals : il a été chaudement accueilli en sélection officielle à Tribeca (Prix de la meilleure actrice pour Haley Bennett), il a également été bien reçu en compétition à Deauville cette semaine, et sera prochainement présenté en sélection à l’Etrange Festival de Paris. C’est donc auréolé de ces premiers lauriers que le film nous est présenté.

Au premier abord, Swallow ne cherche pourtant pas à être agréable. Le film s’ouvre sur son héroïne Hunter, blonde hitchcockienne, de dos et visage invisible, ombre anonyme d’une luxueuse et froide villa. Puis, dans un enchaînement allégorique, il nous dévoile crûment la capture, l’égorgement et l’abattage d’un agneau. Un contraste saisissant entre la cruauté de l’acte et l’apparente civilité de la société qui a commandité cette action, et qui, le soir venu, savourera son gigot. En quelques plans, la triste destinée de Hunter, femme entièrement soumise à son époux, est dévoilée. Agneau sans défense, femme-objet délaissée par un mari American Psycho, elle est aussi décorative que le mobilier du foyer dont elle s’occupe quotidiennement pour tromper son ennui.

C’est une Femme sous influence, à ceci près que l’ambiance chez la famille Conrad n’est pas aussi vivante et bruyante que celle dépeinte chez John Cassavetes. L’atmosphère est paranoïaque, son huis-clos est claustrophobique, et la détresse de Hunter, pourtant palpable, ne semble trouver d’écho nulle part, comme le S.O.S d’une bouteille qui ne trouverait jamais la mer. Quel bonheur pourrait-elle trouver dans ce mariage aux conventions si oppressives mais à l’apparence si parfaite ? « Fake it until you make it »  lui conseille sa belle-mère. Feindre d’être heureuse jusqu’à ce qu’elle le soit vraiment.

C’est alors que Hunter tombe enceinte. Si l’annonce ravit toute la famille, on constate rapidement que cet enfant à naître n’est qu’un verrou de plus dans la prison dorée. On croit alors revoir Rosemary’s Baby, l’héroïne attendant une progéniture diabolique. Mais Carlo Mirabella-Davis aime les fausses pistes et les rebondissements scénaristiques. Hunter développe le trouble du comportement alimentaire du Pica (« la pie » en latin) consistant à manger de manière compulsive des objets non comestibles. Pile, punaise, clou… finissent au fond de l’estomac de Hunter semaines après semaines, et menacent sa santé et celle de son enfant. Le réalisateur dit s’être inspiré de l’histoire personnelle de sa grand-mère, confrontée au même carcan familial et au même trouble que son héroïne.

Ceci peut sembler étrange, mais pour la protagoniste de Swallow, cette pulsion est une authentique marque de liberté, probablement le geste le plus libre qu’elle puisse faire dans sa routine journalière. Avaler ces objets, contre l’avis de tous, est une forme de réappropriation de son corps. On retrouve alors, à l’écran, un thème cher à David Cronenberg : la mutilation de la chair. La violence organique répond à la violence de l’oppression physique et mentale de la maison, et éclate à la caméra. L’apparente tranquillité du foyer est ainsi régulièrement interrompue par les éruptions organiques que filme le réalisateur. Le film se fait gore, avec des saignements, vomissements et autres scènes visuellement dérangeantes. On connaissait le jump-scare des films d’horreur, ces changements brutaux d’image ou de son qui ont pour seul but d’effrayer. Carlo Mirabella-Davis fait ici du gore-scare, de saisissants contrastes entre la propreté du foyer et l’animalité du corps, qui choquent et nous maintiennent en tension devant l’écran.

C’est après ce huis clos étouffant – et peut-être un peu trop long – que Swallow dévoilera l’essentiel de son propos, un propos profondément #MeToo : la ré-appropriation par Hunter de sa liberté de femme. Une liberté menacée par un milieu bourgeois quand elle est d’une classe populaire, par une domination patriarcale quand elle est femme moderne, et par des traditions conservatrices quand elle veut maîtriser son corps.

Confrontée à un trauma d’enfance qui n’aurait rien à envier à celui de Marnie de Hitchcock, Hunter devra apprendre à accepter son passé, pardonner et aller de l’avant. Son corps, c’est son choix.

La sortie en salles de Swallow est prévue en France au printemps 2020 par UFO distribution. Il est actuellement en compétition au Festival du Cinéma Américain de Deauville et à l’Etrange Festival au Forum des Images.

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