Terminal Sud : Perdus dans l’espace

Le réalisateur Rabah Ameur-Zaïmeche (Les chants de Mandrin, Histoire de Judas) revient sur la décennie noire algérienne, avec un curieux film entre fantasmes et réalité.

2019 serait-elle l’année de la dystopie politique ? Après l’excellent Bacurau, thriller brésilien qui prophétisait un Brésil post-Bolsonaro, Terminal Sud exhume des années 90 les souvenirs de la guerre civile algérienne, pour les transposer à notre époque.

Le film suit l’histoire d’un chirurgien (Ramzy Bédia), dans une ville en état de guerre, entre milices paramilitaires et rebelles insurgés. Ce médecin, fidèle à son serment de soigner chaque citoyen, va être piégé entre ces deux camps antagonistes, jusqu’à ce que sa vie soit menacée.

Si le film n’est pas facile à décrire, c’est déjà parce qu’il est difficile à comprendre. D’abord la temporalité du film est floue. On l’a dit, il ne se déroule pas dans les années 90 (les modèles de voitures récentes sont un bon indicateur) mais à notre époque. Mais est-ce aujourd’hui, est-ce demain ? Avant Daesh, après Bouteflika ? L’absence de marqueur temporel fragilise la pertinence politique du film et son ancrage dans le réel, le reléguant au statut de fable mal définie.

Ensuite, la localisation du récit est également floue. Terminal Sud est censé relater la décennie noire algérienne, mais il est integralement tourné… dans le sud de la France, entre Nîmes et Fos-sur-Mer. A l’écran, on observe donc une situation où le héros, censé fuir l’Algérie en guerre, se retrouve visuellement à vouloir fuir Fos-sur-Mer et le terminal méthanier de l’Étang de Berre. Quand on connait la pollution de cette ville, on peut le comprendre, mais blague à part, ceci atténue encore l’impact du récit, et rend un peu ubuesque la fuite du héros.

Certes, on pourrait arguer de la dimension allégorique du scénario, ou de la suspension consentie de l’incrédulité… mais on reste surpris par l’incongruité de la démarche. Comme si la prise de la Bastille se déroulait à Londres, ou si Christopher Nolan avait filmé Dunkerque à Marseille. On est clairement en France, on reconnait les lieux, mais le mélange des ethnies et des langues , entre caucasiens et arabes, français et algériens, donnent une situation cocasse, où la population française aurait presque intégralement été grand-remplacée par une population algérienne, comme dans les pires fantasmes absurdes de l’extrême-droite.

Ceci est un peu maladroit. Comme si les rives millénaires de la Méditerranée constituaient une Nation unie et homogène sociologiquement et culturellement, et que le quotidien à Mostaganem était le même qu’à Miramas. La France a certes subi des attentats islamistes dramatiques, mais les souffrances endurées par la population algérienne lors de la guerre civile qui a ravagé des familles et le pays, sont d’une toute autre ampleur. Le film fait ensuite un retour dans le temps, avec des réminiscences de la guerre d’indépendance, qui achèvent de perdre le spectateur dans ces ellipses temporelles.

Toutefois, malgré ces maladresses, la réussite du film est dans sa direction d’acteurs, et notamment la performance habitée de Ramzy Bédia, qui réalise ici son Tchao Pantin – selon l’expression consacrée. L’ex-brancardier hilarant de la série H, qui s’est depuis affirmé au cinéma, est convaincant dans ce rôle tragique et campe un docteur crédible, et torturé, à tous les sens du terme. Si le film échoue à caractériser le contexte politique, il parvient malgré tout à faire monter la tension et l’angoisse autour de la destinée de ce médecin dévoué, plongé dans une situation kafkaïenne. Son personnage à lui seul témoigne du martyre de cette génération, et justifie finalement la nécessité cinématographique de ce Terminal Sud.

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