Les Enfants d’Isadora : Empty Dancing

Isadora Duncan est l’une des plus importantes danseuses de l’époque moderne. Considérée comme pionnière de la danse moderne en France, elle révolutionna cet art du geste, pour le rendre au plus proche de l’expérience humaine. Pour que la danse se fasse souffle de vie, dans laquelle prime la spontanéité.

19 avril 1913. Une voiture fonce vers la Seine, accident tragique qui verra la mort d’une nourrice et deux jeunes enfants. Ce sont les enfants d’Isadora Duncan. Cette douleur, elle la transfigura dans le solo « La Mère », hommage aux mères, à ses enfants disparus. Un ballet dont, toutefois, il ne reste nulle trace, nulles photos d’Isadora l’interprétant, nulles images d’archives. Sa création et recréation naîtront par chaque interprète, chacun nourrissant cette expérience du deuil. C’est l’histoire de cette reconstitution que Damien Manivel nous décrit dans ce film, à mi-chemin entre documentaire et fiction, et primé à Locarno.

Cinématographiquement, on imagine bien la danse pour figurer le bonheur, comme peuvent l’exprimer sans doute, n’importe quelles comédies musicales. Nous pouvons aussi penser à une autre forme de danse mise à l’écran, comme par exemple le travail de Pina Bausch filmé par Wim Wenders ou, sur les danses traditionnelles, Le Grand Bal de Laetitia Carton. A chaque fois, le documentaire fut la forme privilégiée, pour transmettre l’émotion et mettre en image l’indicible du geste dansé.

Le défi de Damien Manivel est tout autre. Il s’agit de tracer les contours de cet acte créateur sur le deuil, dans notre contemporanéité, à travers les vécus pluriels des interprètes, chorégraphes, et spectateurs. Trois parties pour trois histoires de personnes, de corps traversés par l’écriture d’Isadora Duncan.

Le premier acte est joué par Agathe Bonitzer. Jeune danseuse, elle découvre une biographie de Duncan. Nourrie par le désir de vivre ses gestes, d’entrer dans sa danse, elle se rend aux archives du Centre National de la Danse. Elle en exhumera la partition de « La mère », notation Laban ressemblant à des longs rectangles parallèles, d’où elle extrait, petit à petit des gestes, ses gestes, ceux crées par Duncan, redécouverts et interprétés par la jeune danseuse. Cette partie est assez technique pour les néophytes. Elle ressemble à une archéologie de la douleur, comme si Bonitzer, en retrouvant la partition de Duncan et en répétant ses gestes, s’appropriait aussi son deuil.

Le deuxième acte se concentre sur une répétition entre une professeure et son élève (Marika Rizzi et Manon Carpentier). Cette partie, trop centrée sur l’étude et manquant d’allant, ne parvient pas à faire décoller le métrage. La lenteur des gestes, nourris par l’émotion de l’interprète, est supposée captiver le spectateur, catalyser l’émotion, le mouvement figurant la fragilité de la vie. La simplicité du geste en serait ainsi le média le plus direct, dont chacune des répétitions nous ferait traverser le geste dansé et son acte créateur. Mais cette émotion reste en surface. Il est ainsi curieux de découvrir un film sur la danse avec si peu de changement de rythme et de dynamisme. Même si le sujet est le deuil, ceci n’interdisait pas des variations et une plus grande mobilité, si ce n’est des danseurs, tout du moins la caméra, qui permet une autre forme de ballet, celle de la mise en image.

Isadora Duncan fut l’une des premières à travailler sans musique, privilégiant la musique interne du corps, de l’être. Le film pâtit de cette absence de musique. Le cinéma n’étant pas la scène et induisait un biais, celui de l’écran, celui du manque d’immédiateté entre le corps du spectateur et le corps du danseur, la musique aurait été un support bienvenu à l’action, pour, tout en discrétion, soutenir l’émotion que l’image était supposée susciter.

Le troisième et dernier acte montre enfin une spectatrice septuagénaire (Elsa Wolliaston), émue aux larmes par la représentation de La Mère par Manon Carpentier. Sans un mot, on comprend par son long cheminement pour rentrer chez elle, par cette chorégraphie du quotidien, le deuil qui est le sien, et la catharsis que constitue pour elle ce solo à laquelle elle vient d’assister. Quand les mots ne sont pas suffisants pour retranscrire la peine, la danse s’en charge. Le chagrin surgit du corps, et le film prend corps. Cette partie est la plus émouvante, et celle qui justifie probablement le mieux, la raison d’exister de ces Enfants d’Isadora.

Changer le chagrin en beauté, tel était l’objectif d’Isadora Duncan. Damien Manivel a-t-il réussi ce pari ? « La danse n’appartient à personne, à chacun de retrouver sa façon de faire » est-il dit. Chacun trouvera peut-être au fond de lui, un écho à ce long-métrage. Les profanes de la danse risquent toutefois de rester au bord de la scène.

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