Les Chemins de la Haute Ville (Room at the top) : La convergence des luttes

Le mélodrame de Jack Clayton (Gatsby le Magnifique, les Innocents), diffusé pour la première fois en 1959, ressort le 23 octobre dans nos cinémas en version remasterisée, pour ses 60 ans. Si Les chemins de la haute ville est surtout connu en France pour avoir vu son actrice principale, Simone Signoret, remporter un Oscar et un prix à Cannes, se résume-t-il pour autant à cette seule – sublime – interprétation ?

Joe Lampton (Laurence Harvey), fils d’ouvrier d’une banlieue pauvre, est un jeune homme opportuniste. Ancien soldat revenu à la vie civile, il arrive comme comptable dans la ville de Warnley, Angleterre, et ambitionne d’en conquérir la Haute Ville, le quartier huppé. Pour cela, il cherche à séduire Susan Brown (Heather Sears) la fille du plus riche industriel de la région. Mais le cœur a ses raisons que la raison ignore, et il flirte de plus en plus avec sa partenaire de théâtre, Alice Aisgill (Simone Signoret).

L’action se déroule dans le Grande-Bretagne de l’après-guerre, dans une société que l’on pourrait croire socialement plus ouverte qu’à l’époque d’Oliver Twist. Il n’en est rien. Cette Angleterre reste une société de l’Establishment, une société de castes, de princes et de pauvres, ou l’ouvrier d’hier ne devient pas le patron de demain. Quand Joe veut épouser la fortunée Susan, le père de cette dernière lui répond sans ambages « Reste avec ceux de ta classe ». Même réponse dans son propre milieu, où cette ségrégation sociale a été de longue date intériorisée. Les parents de Joe lui conseillent de choisir plutôt une femme de son rang, reproduction tacite d’un éternel schéma endogamique.

« C’est la fille ou l’argent que tu veux ? » lui demande son père. « Pourquoi pas les deux ? » lui répond un Joe insatiable devant ce monde à conquérir, Julien Sorel labourer, Tony Montana avant l’heure. L’interprétation de Laurence Harvey impressionne par son cynisme, son Lampton a le regard perçant et la mâchoire carnassière, la colère renfermée et la férocité revancharde. Il est l’anti-romantique, et pourtant, ce personnage monolithique fond en amour devant Simone Signoret.

Tout le suspens du film tourne alors autour de cette problématique : Joe Lampton convoite deux filles, laquelle va-t-il choisir ? La jeune et naïve Susan, qu’il désire pour sa situation sociale, mais qu’il n’apprécie guère ? Ou la flamboyante mais mariée Alice, qu’il aime sincèrement ? Un dilemme de séducteur que Woody Allen réutilisera quelques années plus tard dans son Match Point (2005) londonien, sans que le sujet n’ait pris une ride.

Car Les chemins de la haute ville était déjà progressiste et contestataire, et pas seulement sur le plan de la lutte des classes. Il l’est également sur la place de la femme dans la société anglaise, et le long chemin vers une véritable égalité entre les sexes.

Simone Signoret incarne une femme libre dans ses paroles et ses actes, malgré les convenances sociales de l’époque, et le mariage sans amour duquel elle est prisonnière. Libre d’être indépendante, libre de son corps, libre d’avoir un amant. Son personnage d’Alice Aisgill est la force tranquille du film, mais son statut de femme moderne est sa fragilité. En témoigne cette scène où elle critique avec fougue l’hypocrisie d’un Joe insultant les filles dénudées, filles qu’il regarde pourtant avec concupiscence dans les magazines érotiques masculins. Signoret pourrait rejouer ces mots aujourd’hui sans en changer une virgule.

Mais au fait, Simone joue-t-elle vraiment ? Cette femme à l’automne de sa vie, délaissée pour une plus jeune et réfugiant sa tristesse dans l’alcool, n’est-ce pas déjà en 1958 (date du tournage du film), le miroir de sa propre histoire avec Yves Montand ? Noué en 1951, le mariage de ce couple de stars françaises résiste mal aux infidélités du grand Yves, dont la liaison avec Marilyn Monroe fera les choux gras de la presse Hollywoodienne, un an plus tard.

C’est probablement ce sous-texte tragique qui rend ces Chemins de la haute ville si bouleversants, alors que l’histoire personnelle de la comédienne rejoint celle de son personnage.  La récompense ne console pas la peine, mais ceci méritait bien un Oscar.

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