Le Traître (Il Traditore) : La Grande Illusion

« Le premier qui dit la vérité, il doit être exécuté » chante le poète. Dans la grande histoire de l’humanité, celui qui parle, celui qui brise l’omerta, celui qui balance, récolte rarement la gloire. Briser la loi du silence, c’est ce que Tommaso Buscetta (Pierfrancesco Favino) osa faire en 1986, en témoignant, sous la houlette du juge Giovanni Falcone (Fausto Russo Alesi), contre ses anciens associés de Cosa Nostra. Dans Le Traitre (Il Traditore), Marco Bellocchio raconte son histoire, sans lyrisme.

Cinéma et mafia ont une longue histoire en commun, devant et derrière la caméra. Nombre de gangsters furent fascinés par le pouvoir évocateur du 7e art, et ce dernier leur a bien rendu l’hommage. Depuis les années 30 jusqu’à nos jours, le cinéma n’a cessé d’iconiser ces anti-héros réels ou fantasmés,  de William ‘Rocky’ Sullivan (Les Anges aux Figures Sales) à Vito Corleone (Le Parrain) en passant par Tony Montana (Scarface). Des meurtriers de sang-froid, mais romancés avec des (prétendues) valeurs. Des bandits avec des excuses, des self made men charismatiques, qui auraient seulement eu le tort de choisir le mauvais côté du chemin. Ces personnages remportent souvent les faveurs des suffrages populaires. Mais s’il y a bien un personnage honteux et jamais valorisé, c’est celui du traitre à sa cause. Même quand cette cause est mauvaise, même quand sa trahison est motivée par le bien et la justice. Il sera vu comme celui qui a profité du système puis l’a dénoncé, une fois que ce dernier ne lui rapportait plus. Symboliquement, il trahit le serment, et la grande amitié virile maintes fois glorifiée.

Ces repentis de la mafia, qu’on appellerait pudiquement aujourd’hui « lanceur d’alerte » à la vie civile, c’était notamment le sujet du Goodfellas de Martin Scorcese, avec l’espionnage de la famille Lucchese par son ancien capo Henry Hill (Ray Liotta), pour le compte du FBI. Vous conviendrez avec moi, que la popularité de Henry Hill est bien inférieure à celle de, au hasard, Pablo Escobar, dans les cours de récréation ou au café du commerce.

Le Traître est d’abord un homme pragmatique. Sauver sa peau et sa famille, c’est d’abord ce qui motive Tommaso Buscetta, quand il collabore avec le juge Falcone. Ancien « Don Masino » de Cosa Nostra canal historique, il est entré en conflit avec le Corleonais Toto Riina (Nicola Calì). Riina, capo di capi sanguinaire, mènera dans le courant des années 80, une vendetta sans pitié contre les familles rivales des Corléonais, aboutissant à plus d’un millier de règlement de comptes en Italie. Parmi les victimes, deux des fils de Buscetta, et une bonne partie de sa famille. C’est ainsi que le « Boss des deux mondes » bascule et choisit la protection de l’état italien. Ses témoignages de l’intérieur, imparables, aboutiront aux « Maxi-Procès » de Palerme de 1986 et 1987, à la condamnation de 475 chefs mafieux, et la décapitation finale de l’antique réseau sicilien.

Mais trahir un tel système, trahir plus de 40 ans d’allégeance au crime organisé, ce n’est pas simple, psychologiquement. « Ce n’est pas moi qui trahit Cosa Nostra, c’est Cosa Nostra qui a trahit ses valeurs » se défend Don Masino pour justifier ses dénonciations. Il explique que « les hommes d’honneurs » (comme ils aimaient à s’appeler), défendaient autrefois les plus faibles, et ne touchaient ni à la drogue, ni aux femmes et enfants. Une conception chevaleresque de Cosa Nostra qui n’aurait plus court sous le règne de Toto Riina.

C’est à ce moment-là du film, que cette imagerie romantique, notamment véhiculée par le cinéma, se brise. Étaient-ils vraiment honorables, ces « hommes d’honneurs » ? Le juge Falcone, figure héroïque de l’anti-gang, balaiera cette candide fable des gentils mafieux par la force de la justice. C’est quand Le Traître devient un film de procès que la véritable trahison se fait jour : la trahison de la vérité et le triomphe de l’hypocrisie. Car quels hommes d’honneurs iraient tuer des innocents, par pure vengeance ? Quels hommes d’honneurs assassineraient de leurs mains, les enfants qu’ils choyaient quelques années auparavant ? Quels hommes d’honneurs inonderaient de drogue les rues de leurs villes et villages, empoisonnant leurs propres fils et filles ?

Bellocchio déconstruit le mythe mafieux, et démonte les prétendues valeurs que cette caste se défend d’avoir. Il illustre l’agonie judiciaire des caporegimes comme des animaux en cage, des tigres penauds, des hyènes craintives, acculés à leurs mensonges et leur prétendu honneur. Avec minutie et sans glorification, il démonte méticuleusement la machine mafieuse et la fascination qu’elle exerce.

Au moment d’avouer ses années de fourvoiement crapuleux, Tommaso Buscetta ressent la dissonance cognitive de celui qui prétendait lutter pour une cause juste, quand son but n’était que le profit. Il constate le mensonge dans lequel il était enfermé, et la véritable trahison, celle de Cosa Nostra envers le peuple sicilien. Car la morale de ce peuple, aussi fluctuante puisse-t-elle être, est profondément rattachée au catholicisme. L’hydre mafieuse qui paraissait insubmersible, se révèle mortellement fragile face à ses contradictions. Quand l’immoralité de la mafia est mise à jour par Falcone, c’est tout le château de cartes qui s’écroule. Le roi est nu.

« Qui vit par l’épée périra par l’épée ». Les gangsters meurent rarement de vieillesse. Tommaso Buscetta rêvait de mourir dans son lit. « Ce serait une belle réussite » disait-il, lui qui pensait que la mort viendrait le chercher avec un revolver à la main. Bénéficiant du programme de protection des témoins, il échappera à une mort violente, mais comme un animal sauvage enfermé au zoo, il échappera également à la vie. Traqué, surveillé, protégé, les barreaux qui l’emprisonnent sont d’abord dans sa tête. On n’échappe pas à son passé, quand son souvenir vous hante et vous trahit chaque jour.

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