Le Crocodile de la Mort : Psychose de drive-in

Le 25 mars, Carlotta Films réédite, dans une belle édition Blu-Ray SteelBook et DVD, l’un des films cultes de Tobe Hooper : Eaten Alive ou Le Crocodile de la Mort dans nos contrées. Cette occasion nous permet de revenir sur un film, parfois oublié, de l’auteur glorifié pour Massacre à la Tronçonneuse. Un chef-d’œuvre qui écrase une filmographie plus que solide et bien trop passée sous silence.

Le « Croco-Movie » ; genre bien à part du cinéma d’exploitation mais à la popularité toujours vivace. Preuve si il en est, avec le très bon Crawl d’Alexandre Aja sorti l’année dernière. On pourrait citer des œuvres cultes comme Solitaire, Lake Placid ou autres nanars numériques vomitifs comme les MEGA SHARK VS. CROCOSAURUS ou autres MEGA PYTHON. Notre sujet du jour fait partie des vraies pépites du genre. Eaten Alive est un oublié des étagères de vidéos club, un trésor perdu dans la poussière rêvant de ses gloires de drive-in et autres séances bis qui cartonnaient dans les années 70. Pourtant, ce destin, n’était pas celui que Tobe Hooper envisageait au début de la production du Crocodile de la Mort.

Crocodile de la mort Tobe Hooper CinéVerse

En 1974, Massacre à la Tronçonneuse est sur le point de bouleverser le cinéma d’horreur et surtout le Nouvel Hollywood. Pendant que son œuvre devient un objet culte dans le paysage cinématographique de son pays, et se fait allègrement piller de toutes parts par de nombreux cinéastes, Tobe Hooper déguste des bières dans son Texas natal sans être au courant de la vague qu’il a engendré. Pourtant, au bonheur d’un ravitaillement en magasin, Hooper découvre, par le biais d’un magasine people, que William Friedkin et le producteur Dino De Laurentiis vantent l’excellence de son Massacre à la Tronçonneuse. Ni une, ni deux, le cinéaste texan empoigne son téléphone pour contacter Universal Studio et signer son premier contrat avec un studio. Cette signature le met sur les rails d’un scénario en difficulté et maintes fois remanié ; celui de Eaten Alive. Le hors-la-loi du cinéma américain se mue en mercenaire sous contrat espérant, qu’avec plus de moyens, cette histoire de tueur en série vivant dans un motel et nourrissant de ses victimes son crocodile devient son nouveau masterpiece. Après des repérages compliqués, Hooper comprend qu’il lui sera difficile de tourner en décor naturel. C’est après cette réflexion qu’il abandonne l’espoir de refaire un cinéma-vérité. Une occasion de perdue, mais qui lui ouvre l’idée de retrouver l’esprit des films d’horreurs des années 50, ceux tournés uniquement en studio et qui l’ont nourri toute sa jeunesse. Le motel Starlight, épicentre du film, et son bayou sont entièrement construits dans de vieux studios en quasi ruine. La pré-production et le tournage furent une épreuve difficile pour Hooper. Il doit faire face aux nombreux changements de script imposés par le studio et les producteurs. De plus, il doit faire avec un Nevill Brand totalement incontrôlable, alcoolique et trop ancré dans son rôle de tueur en série au point d’en être dangereux pour le reste du casting. Sans oublier que le peu de moyen du projet oblige les techniciens des effets spéciaux à construire un crocodile en plastique et non animatronic. Résultat, l’animal sera peu présent à l’écran faisant office de gadget plus que de menace réelle. Petit à petit, Hooper comprend que Eaten Alive n’aura pas le même pedigree que Massacre à la Tronçonneuse. Constat qui lui pèse. Jusqu’au moment où il prend la décision d’y aller à fond dans l’esprit Grindhouse du projet. Prise d’initiative salvatrice, on le verra plus tard. Mais une information, transmise par un critique japonais présent constamment sur le tournage, est le point de rupture entre Tobe Hooper et les producteurs. Ces derniers lui auraient caché que Eaten Alive ne s’était monté que sur son nom. Le budget, le casting ; composé de stars comme William Finley (Phantom Of The Paradise), Mel Ferrer (Guerre et Paix), Stuart Whitman (Los Comancheros) et Carolyn Jones (La Famille Addams, L’Homme au Masque de Cire) ; n’étaient dû qu’à sa présence. Au vu de l’enfer que la production lui fait vivre durant ce tournage, Tobe Hooper claque la porte de Eaten Alive à la fin du tournage, laissant le montage au producteur Madi Rustam ainsi que les reshoot.

Crocodile de la mort Tobe Hooper CinéVerse

Il parait évident que Eaten Alive aurait pu souffrir de ces événements et devenir un de ses nombreux films malades d’une production infernale. Et pourtant, il n’en est rien. Eaten Alive est un pur produit d’horreur de drive-in. Entièrement tourné en studio, Le Crocodile de la Mort renoue avec le cinéma d’horreur des Universal Monster cher au cœur de Hooper, lui donnant des airs de Psychose au Pays D’Oz. Tobe Hooper ne s’attarde pas que sur l’aspect bis. Il dote, par le visuel rouge sang, le film d’un esprit de conte macabre : la brume artificielle, ce rouge qui inonde l’image et le corps des victimes. Hooper a la volonté de tronçonner l’image du Magicien D’Oz au travers de Roberta Collins, quasi copie de Janet Leigh, jouant les Dorothée en chaperon vert qui marche sur les pavés de crocs menant au Starlight Motel et son destin funeste. Eaten Alive se donne un aspect Creepshow avant l’heure. Le film sort en 1976 alors que Creepshow, films et séries, ne sortiront qu’à partir de 1982. Et il renoue avec l’esprit des Contes de La Crypte ; les comics sortis dans les années 50 (la série culte sort en juin 1989) ; notamment par ses nombreux guests (comme un jeune Robert «  Freddy Kruger » Englund qui joue dans son premier film d’horreur) et les morts étalées sur différentes vignettes sans aucun lien apparent. Si cela donne un aspect divertissant, c’est surtout un sac de nœud scénaristique qui traduit de nombreuses réécritures du projet. Un nœud qui coule presque la dramaturgie du film, devenant quasi inexistante. Inexistant c’est le terme approprié pour la présence du crocodile, sujet vendeur du métrage. Hormis dans une angoissante scène avec une petite fille coincée dans le vide sanitaire du motel, le crocodile fait office de nettoyeur de cadavre pour un tueur bien plus intéressant et plus anxiogène avec sa faux et son esprit complètement ravagé. Bien aidé par un acteur totalement borderline. L’absence de la créature est principalement due aux faibles moyens alloués aux effets spéciaux. Rappelons que Les Dents de la Mer n’est sorti que l’année précédente et le système des animatronics est encore très coûteux. Mais l’intelligence d’Hooper permet à ce que l’artifice fonctionne malgré la frustration du manque de présence et d’enjeu lié au crocodile. Le plaisir n’est pas non plus boudé. Le côté hystérique de son tueur, la générosité en meurtre et sensualité inhérente à ce cinéma de genre et la patte artistique de Tobe Hooper maintiennent l’intérêt du spectateur et le satisfont complètement. Au passage, le cinéaste texan signe une somptueuse et angoissante bande originale. Car oui, à l’instar de John Carpenter, Tobe Hooper a signé trois compositions notables : celle de Massacre à la Tronçonneuse, celle du second hystérique et jouissif volet ainsi que celle du Crocodile de la Mort.

Si l’auteur de ses lignes se passionne à vous conter Le Crocodile De La Mort c’est grâce à Carlotta Films. Carlotta, un nom qui sera toujours synonyme de plaisir de vidéoclub pour les passionnés de genre, sort une réédition de l’œuvre de Tobe Hooper dans un magnifique steelbook Blu-Ray et DVD. Les collectionneurs seront ravis et les cinéphiles aussi, puisque l’édition se dote d’une remasterisation 2K du plus belle effet donnant un coup de jeune revigorant. Pour les fans et curieux, de nombreux bonus sont présents. Pas de commentaires intégrés au film, malheureusement, mais ce manque est compensé par des interviews du maître Tobe Hooper, de Robert Englund et aussi de Marylin Burns la « scream-girl » de Massacre à la Tronçonneuse et de Crocodile De La Mort. Outre cela, on peut noter un intéressant documentaire sur les faits divers ayant servi d’inspiration au film. A l’instar du tueur en série Ed Gein qui a inspiré Tobe Hooper pour Massacre à la Tronçonneuse (ainsi que le Psychose d’Hitchcock et Le Silence Des Agneaux de Jonathan Demme), Joe Ball ou Le Boucher d’Elmendorf aurait tué plus d’une vingtaine de femmes à l’aide de ses nombreux crocodiles. Même si son existence reste sujet à débat, et qu’elle semblerait plus résulter du folklore texan, le documentaire pourra passionner les fans de ce genre de reportages, source d’inspiration du long métrage.

Crocodile de la mort Tobe Hooper CinéVerse

Le 25 Mars, les passionnés de cinéma de genre pourront s’amuser devant ce luxueux Grindhouse qu’est Le Crocodile de la Mort. La Carlotta Films l’a doté d’un magnifique écrin qui, une fois le confinement terminé (RESTERCHEZVOUS), appellera les soirées canapé/pizza de ses crocs les plus affamés.

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