Outrage Coda : chez Kitano, le code a changé

Outrage Coda est le dernier opus de la trilogie Outrage de Takeshi Kitano (Outrage, Beyond Outrage). Sorti en 2017 en e-cinema dans nos contrées, grand succès au Japon, cette saga sur le syndicat du crime japonais mérite une relecture.

Otomo (« Beat » Takeshi Kitano), ancien chef de clan dans les deux précédents Outrage, est désormais affranchi. Il monnaie ses services pour le fortuné M Chang, chef d’une puissante famille coréenne. Quand la discothèque de ce dernier est saccagée par son ancien clan, Otomo doit laver l’outrage.

Outrage s’ouvre en vue sur mer, par une partie de pêche, là où tant de films de Takeshi Kitano se terminent. Puis, en une ellipse, il nous bascule dans la nuit tokyoïte, via un travelling sur une berline noire : Otomo/Kitano regagne la capitale. Tout le cinéma paradoxal du réalisateur japonais est résumé ici. Celui de Takeshi Kitano le poète, auteur des A Scene at the Sea et Kikujiro, chefs-d’œuvre salués par la critique internationale. Celui de Beat Takeshi l’urbain, le Violent Cop des polars surréalistes et ultra violents. Comme un éternel retour, après des films conceptuels voire très arty, Kitano revient au film de yakuzas.

Takeshi le cinéaste est né d’une confusion. Au début de sa carrière, Beat Takeshi est connu comme un amuseur télévisuel, sorte de Patrick Sébastien national. Alors, quand il réalise les sanglants Violent Cop et Jugatsu, son public n’est pas au rendez-vous. Kitano devra attendre son adoubement occidental avec Hana-Bi pour être reconnu comme un authentique metteur en scène. La trilogie Outrage constitue ainsi, sur le tard, le seul succès public pour un polar de Kitano au Japon. Une manière de boucler la boucle, enfin prophète en son pays.

Au début des années 90, Akira Kurosawa louait chez Kitano un cinéma qui « montre mais n’explique pas ». Son sens de l’ellipse, du montage cut, sa gestion du hors-champ, furent d’emblée un marqueur de son style, soulignant l’absurdité de la violence qu’il filmait. Fidèle à ce principe, Outrage Coda explique peu. Il ne revient pas sur les évènements des précédents opus de la trilogie, et ne cherche en aucun cas à jouer sur la corde lyrique de la fresque mafieuse. Contrairement à ces précédents films de yakuzas, Outrage Coda est frontalement premier degré.

Le film est bavard dans sa première moitié, centré autour des petites manigances de yakuzas plus businessmen que bandits tatoués. « Ça n’a rien de personnel, ce n’est que du business » semble être leur crédo. Sauf que pour Otomo, gangster de la vieille époque… c’est personnel. L’entrée d’Otomo à mi-film déclenche un jubilatoire jeu de massacre, dont la violence physique contraste avec les joutes purement verbales de la première partie. Le vieux monde contre le nouveau.

La mafia japonaise régie par le code d’honneur du samouraï (Le Bushido), que Kitano iconisait à la fin des années 80, a bien changé. Elle a désormais pignon sur rue, et sa porosité avec le monde des affaires et de la politique est toujours plus exacerbée. Ce changement de paradigme est au centre d’Outrage Coda. « Dois je me couper le petit doigt ? » demande un yakuza en faute « Mais que veux-tu que j’en fasse, de ton petit doigt ? » répond rigolard son chef.

Le Bushido est désuet. Le seul code est désormais celui de l’économie capitaliste. L’outrage ne se règle plus dans le sang, par un seppuku ou un sacrifice de l’auriculaire, mais par des négociations financières. Kitano le réalisateur le regrette, et le film est empreint d’une grande lassitude, d’une profonde pesanteur. Kitano l’acteur est le seul yakuza honorable du film, comme si la nouvelle génération des Kids Return était définitivement perdue.

Takeshi Kitano n’en n’a pas fait mystère : Outrage Coda est un film de commande, que ses producteurs lui ont copieusement acheté. Il semble s’amuser de sa “corruption” à ces financiers avec une certaine ironie, comme son personnage Otomo est piégé par son pacte financier dans le scénario. Mis en abyme, Kitano règle ses comptes avec le cinéma japonais : dans ce film commandé par des financiers, il ne tue pas ses habituels yakuzas héroïques, mais des yakuzas comptables, des yakuza falots. « Vous vouliez une suite ? Ok, mais je vous tuerai dedans ». Son visage plus minéral que jamais, Beat Takeshi, en mode mi-rigolard mi-dépressif, jubile dans ce petit jeu de domino d’une violence très graphique.

Kitano a confié sa lassitude pour la violence à l’écran, et cet Outrage est probablement son dernier. Parait-il qu’il voudrait désormais réaliser une comédie romantique. En musique, une Coda n’est pas seulement une fin : c’est aussi une reprise.

Outrage Coda est disponible en exclusivité sur e-cinema.com. Pour le voir gratuitement et légalement, vous pouvez cliquer ici : Voir Outrage Coda et utiliser le code suivant : OUTESMTHX.

Laisser un commentaire