The Farewell : Adieu

Le studio A24 est une société de production indépendante. Le public et la critique reconnait entièrement ses prises de risques et la qualité de chacun de ses films. Après Midsommar et The Lighthouse, c’est au tour de The Farewell de faire l’effet d’une bombe.

Sorti en salles en juillet aux Etats-Unis, la France souffre encore d’un énorme décalage qui, espérons-le, ne portera pas préjudice au film. Sorry to Bother You avait été dans le même cas, et on ne comprend pas comment de tels films peuvent souffrir d’une distribution aussi tardive. The Farewell est un film réalisé par Lulu Wang, et ce second long-métrage relate les évènements inspirés de sa propre vie qu’elle a déjà mentionnés dans l’émission radio This American Life. Lorsqu’une famille vivant à New York apprend que leur grand-mère est atteinte d’une maladie incurable, la famille vivant en Chine décide de lui cacher cette vérité selon la tradition chinoise. Ils utilisent le mariage de leur petit-fils comme prétexte pour venir prendre soin d’elle.

A une époque où la peur de l’autre est de plus en plus forte, les cinéastes s’intéressent à des sujets semblables et c’est aussi le cas de Lulu Wang qui décide, elle, d’aborder le sujet du deuil sous une formée altérée, comme on le voit très peu dans le cinéma. On voit souvent des films où les personnages sont confrontés au décès d’un proche ou apprennent la mort à venir d’un proche. The Farewell est original puisqu’il incorpore la culture et la tradition chinoise à cette thématique du deuil (comme l’avait fait Coco dans le registre de l’animation).

Dans le film, il est question de confronter les regards, opposer la vision des choses des Occidentaux et des Orientaux. En effet, la famille de Billi habite à New York, et ils doivent se rendre à Changchun, en Chine, là où vivent ceux qui ont décidé d’y rester. Et c’est ce fossé entre l’origine (dans un autre pays) et l’origine (en vivant dans le pays) qui est montré : qui sommes-nous pour comprendre les traditions chinoises là où même Billi ne les comprend pas ? On peut aussi le voir sous cet angle : elle a du mal à comprendre les traditions mais essaye de les respecter tant bien que mal, nous pouvons nous aussi essayer de les comprendre en y mettant un peu de volonté.

C’est dans ce drame intimiste que se joue ce jeu de mensonge. On découvre le quotidien de Billi, la vie qu’elle mène à New York, et ses galères. Difficile de comprendre aussi facilement un personnage comme Billi, mais une très belle scène entre ses parents et elle nous en dit plus sur son caractère : ils lui interdisent de les accompagner en Chine car “on lit en toi comme dans un livre ouvert”. On comprend alors son attachement à sa grand-mère et sa capacité à ne pas savoir camoufler ses sentiments et ses émotions, exactement de quoi il est question ici. Comme vous pouvez vous en douter, ça ne l’empêchera pas de tout plaquer pour prendre un avion et rejoindre ses parents en Chine. Il y a une véritable réflexion autour de la vie de manière générale. Lorsqu’on questionne la mort, il est impossible de ne pas parler du vécu, et c’est également une différence majeure pointée du doigt par le film. Nai Nai (la grand-mère) n’est pas au courant de sa maladie incurable, elle est dans une phase terminale, et pourtant, elle descend son bâtiment à pieds tous les jours, elle s’occupe de l’organisation du mariage sans se plaindre… Quant à Billi, logée dans un hôtel, agit à l’inverse, totalement épuisée en montant les escaliers lorsque l’ascenseur ne fonctionne pas.

C’est avant tout l’incompréhension de Billi envers le mensonge à Nai Nai qui est le fil rouge du film. On comprend que cette tradition chinoise de cacher la maladie à la personne concernée est justifiée et surtout originaire de leur pays : cette situation serait illégale aux Etats-Unis (même les médecins jouent le jeu du mensonge en Chine). Le paysage est important et on ressent la forte inspiration de la réalisatrice envers son petit-ami Barry Jenkins (Moonlight et Beale Street) avec une esthétique fortement semblable. Il est important pour eux de gérer leur image, montrer ses émotions de manière discrète (l’opposé de Billi comme on nous la décrit), et si les occidentaux trouvent cette tradition du mensonge nocive, les chinois disent qu’ils portent le fardeau pour l’autre, tandis que les occidentaux ne veulent pas mentir pour ne pas ressentir de culpabilité.

The Farewell est une merveilleuse réflexion autour du deuil, Lulu Wang interroge la force des traditions et ses limites, mais également la représentation que s’en font les étrangers (même en étant de la même origine qu’eux). A24 livre un nouveau chef-d’oeuvre qui marquera cette décennie par son histoire, sa direction d’acteurs (Awkwafina et Zhao Shuzhen) et sa bande-son au violon bien présent.

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