Sortilège (Tlamess) – Quand Weerasethakul rencontre Kubrick

Présenté en mai dernier lors de la Quinzaine des Réalisateurs du 72ème Festival de Cannes, Sortilège d’Ala Eddine Slim est un objet filmique singulier, hypnotique et déroutant qui conjugue ingénieusement références bibliques et fulgurances kubrickiennes.

On retrouve au sein du dernier long-métrage d’Ala Eddine Slim une certaine filiation avec l’œuvre du cinéaste Apichatpong Weerasethakul. Sortilège s’ouvre sur une séquence nocturne dont la sublime esthétique renvoie immédiatement à Tropical Malady, cinquième long-métrage du réalisateur thaïlandais. Outre cette proximité esthétique, on pense au film de Weerasethakul pour l’utilisation de la forêt en tant que lieu mystique, entité sauvage empreinte de surnaturel. Sortilège met en scène les destins croisés du personnage de S, soldat tunisien mutique qui décide de déserter après la récente mort de sa mère et F, épouse d’un riche homme d’affaires venant d’apprendre qu’elle est enceinte. Leur rencontre fortuite au cœur de cette incommensurable étendue, semble être pour ces personnages un moyen d’échapper à leur condition et à cette vie dont ils ne veulent plus, une sorte de retour à un état primitif, ancestral.

Sortilège se démarque par un style de réalisation contemplatif et un scénario qui ne laisse que peu de place aux dialogues. Si la première partie du film comporte quelques lignes de dialogues expédiées hâtivement, le long-métrage bascule rapidement dans un mutisme déroutant. Dans Sortilège, les personnages n’ont aucunement besoin de discourir durant des heures, l’essentiel de leurs échanges se fait à travers le regard. Le cinéaste aura ici recours à des très gros plans sur les yeux de ses personnages – référence non dissimulée à Orange Mécanique de Stanley Kubrick –  dotés d’un nouveau don de télépathie, probablement développé suite à leur reconnexion avec le monde naturel. La réalisation, composée essentiellement de lents travellings, renforce cette dimension contemplative chère au récit. On retiendra d’ailleurs deux plans-séquences absolument marquants : un plan au drone qui rend compte de l’immensité de la ville ainsi que l’entrée dans la forêt du personnage de S, le corps nu et ensanglanté, dans une course poursuite s’apparentant à un véritable chemin de croix.

Si Sortilège est une proposition de cinéma singulière, c’est également par les références hétérogènes qu’elle convoque. Outre les références au cinéma de Stanley Kubrick – le suicide d’un soldat  qui évoque Full Metal Jacket et l’utilisation du monolithe de 2001 : L’Odyssée de l’EspaceAla Eddine Slim confère à son long-métrage une dimension biblique rapidement identifiable. De ce mélange de références résulte un film assez inégal, qui peut facilement perdre le spectateur en cours de visionnage. Si le début de Sortilège semble dresser un constat sur la condition des soldats de l’armée tunisienne, les intentions du réalisateur s’avèrent par la suite de plus en plus opaques.

Sortilège interpelle le spectateur par sa réalisation millimétrée et maîtrisée – la séquence d’ouverture en est le parfait exemple – servant un récit contemplatif et silencieux qui ravira les adeptes du genre. Reste un objet filmique ambitieux mais assez inégal : brillant dans sa première partie, mais qui s’essouffle dans la seconde malgré la convocation du fantastique et du surnaturel au sein du récit.

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