Sibyl : Le divan de la frustration

En 2016, malgré quelques années de présence, Virginie Efira était enfin approuvée par les cinéphiles et les critiques. Sous l’œil de Justine Triet, elle jouait une Victoria drôle, pétillante, en osmose avec son corps et son métier. Le film fut un succès, appelant une nouvelle collaboration entre les deux femmes. Alors que beaucoup attendaient de l’autrice de La Bataille de Solférino une nouvelle comédie dramatique, Triet décide d’opérer un contre-pied total avec Sibyl et de jouer avec le thriller psychologique. Essai réussi, mais pas transformé.

Sibyl, romancière reconvertie en psychologue, souhaite retourner à l’écriture. Elle quitte, dans la douleur, certains de ses patients pour se consacrer entièrement à son roman ; avant l’appel de Margot, actrice en détresse. D’abord réticente, puis attirée par le mystère de cette femme, Sibyl va aider Margot et s’inspirer d’elle pour son nouveau livre. Les premières minutes du film sont clairement dans le ton du thriller psychologique. Posé et mystérieux, tout en citant allègrement Hitchcock, on se prend à croire au désir de thriller de Justine Triet. Mais la réalisatrice de Victoria cherche avant tout à faire une étude de personnage et de la psychanalyse. Le storytelling volontairement décousu rappelle le parcours labyrinthique d’une thérapie. Sibyl se raconte par des allers et retours dans son passé tout en confrontant son présent à son inspiration. Margot sert de reflet narcissique à sa psychologue, poussant cette dernière dans des zones obscures rangées depuis des années dans les tiroirs de sa psyché. Le montage, vraie réussite du film, sert parfaitement le propos de fond.

Sibyl opère une descente en enfer particulièrement sadique. En plongeant le regard sur son passé chaotique d’alcoolique, Justine Triet projette son personnage dans un avenir voué à l’impasse. Son héroïne cherche l’oubli mais ses démons sont présents tout autour d’elle et l’appellent. Traitant également du pervers narcissique, Sibyl est un film féministe par l’importance de la place des femmes et du regard de méfiance de la gente masculine. Dominantes et dirigeantes, les femmes de Triet doivent lutter sous l’effet néfaste des hommes pour s’affirmer. Une lutte intéressante car le film termine sur une impasse profondément fataliste. Que ce soit Sibyl, Margot ou encore Mikaela, toutes voient leurs efforts échoués et les Igor ou autre Gabriel remporter une victoire silencieuse. L’aspect global reflète une amère image de notre société.

Dommage que tout le travail analytique n’aboutit à rien si ce n’est sur des impasses. Justine Triet se penche trop sur le fond, sur la caractérisation et oublie de donner un but au film. L’aspect thriller deviné au début est totalement absent du film. Il manque une âme, un manque d’émotion notamment ressenti par un néant total d’idée plastique de l’œuvre. Sibyl est filmé comme un téléfilm de luxe sans aucune ambition de mise en scène. La lenteur du film n’est que peu justifiée, le film se perd dans son labyrinthe et peine à passionner. Au milieu de ce marasme, Virginie Efira sublime le film par sa présence. Elle est fantastique, même courageuse tant elle se met à nu, au propre comme au figuré, et sans artifice pour proposer l’une des meilleures interprétations de sa carrière. On sent régner une totale confiance entre l’actrice de Victoria et sa réalisatrice. Dommage qu’elle soit bien esseulée tant le reste du casting semble totalement léthargique. On peut supposer une absence de direction de la part de Triet mais on penchera plus pour un manque d’implication notamment Gaspard Uliel cabotinant et une Adèle Exarchopoulos qui continue sa grande carrière de boudeuse professionnelle sans rien exprimer d’autre.

Sibyl est un objet analytique des méandres d’une psychanalyse. Justine Triet réussit, par sa proposition de storytelling, à être pertinente sur le fond de son histoire. Dommage que le tout reste en surface et manque d’émotion notamment par une absence de traitement de la forme. En oubliant son aspect thriller, Sibyl devient un film frustrant. Un travail austère de fond où seul le talent de Virginie Efira arrive à nous convaincre totalement.

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