Joker : That’s Life

Au fil des mois et des trailers, au fil des récompenses et des critiques élogieuses, l’attente tissée autour du Joker de Todd Phillips fût longue à se dessiner. D’abord regardée avec dédain et aujourd’hui attendue comme le messie des Comic Book Movie, l’œuvre portée par les épaules de Joaquin Phoenix prouve que même sous la coupe de la Grande Souris, l’industrie hollywoodienne en a encore dans le ventre.

Le chaos règne au sein de la Warner/DC. Depuis les échecs des tentatives de Zack Snyder d’offrir un nouveau visage au Comics Book Movie, les financiers peinent à proposer une alternative aux attractions thématiques de Marvel Studio. Pire, l’échec de Suicide Squad, suivi de celui de Justice League, plonge dans la crise des décideurs aux abois. Dans ce contexte, naissent deux projets dans l’ombre, deux film solo sur le vilain le plus emblématique de l’univers DC : le Joker. D’un côté, il s’agit d’offrir une estrade à un Jared Leto frustré par son passage cisaillé parmi l’escadron suicide, de l’autre une volonté d’une origin story produite par Martin Scorsese et dirigée par Todd Phillips, l’auteur des Very Bad Trip. Mariage étrange et scabreux, c’est ce dernier projet qui finit par emballer la Warner lui laissant carte blanche. Mais chez les fans, curieux et spécialistes, c’est surtout le début d’une inquiétude mélangée à une certaine condescendance envers le film. Le départ de Martin Scorsese de la production, sans raison officielle, en plein tournage, finit de créer un début de rejet. Mais la présence de Joaquin Phœnix, la sélection à la Mostra de Venise, les retours dithyrambiques de la presse, le Lion D’Or, ont fait monter une fièvre impatiente au sein du public, à peine refroidi par les casseroles polémiques du film : l’anarchie de l’œuvre et de sa présumée dangerosité. Au delà des attentes et envies, que vaut réellement l’œuvre de Todd Phillips et de Joaquin Phœnix ?

Qu’est ce que le Joker ? Pourquoi fascine t’il autant ? Le film de Todd Phillips est l’héritier de nombreuses autres interprétations du personnage. De Burton à Nolan, et oubliant celui venu d’Ayer, le prince clown du crime a vécu mille et une origines au point de devenir une figure énigmatique, inquiétante et anarchique. Dans ce méli-mélo d’images, Phillips choisit de s’écarter des précédentes adaptations pour plonger dans les racines du mal notamment du côté des comics et de chez Alan Moore/Brian Bolland avec The Killing Joke. Une inspiration qui s’étire dans le personnage d’un comique raté plongé dans le chaos des années 80 américaines. Une origin story qui sert de fil rouge à une œuvre sombre et violente où le Joker ne sera jamais autant diabolique qu’ici, cherchant à prouver au monde qu’une seule mauvaise journée pouvait plonger un homme sain d’esprit dans la folie. Un enfer que subiront le commissaire Gordon et Batman jusqu’au point de rupture. Si Killing Joke est la plus forte inspiration, Phillips ; et son partenaire d’écriture Scott Silver ; ont l’intelligence de s’en émanciper pour créer leur propre identité offrant une personnalité propre à l’œuvre. Ils donnent naissance à Arthur Fleck, une nouvelle vision du monstre qui rit. Un humain fragile, alourdi par un handicap qui l’exclut de la société. Un rire incontrôlable étouffé dans sa gorge comme il étouffe sa propre existence. Il ne vit pas qu’une seule mauvaise journée, c’est toute sa vie qui est une comédie macabre. La créature se nourrit aussi chez Grant Morrison notamment avec son diptyque Arkam Asylum/The Clown At Midnight où Todd Phillips puise la folie corrosive de son personnage, une folie vénéneuse qui empoisonne le lecteur tout en marquant le Joker d’une personnalité dévastatrice, morbide et qui façonne, compose sa personnalité d’après les événements qu’il subit. L’attachement que l’on ressent envers Arthur découle de cette manipulation, de ce piège qui se tisse dans notre esprit et qui finit par nous faire accepter et applaudir jusqu’à ses actes les plus révoltants.

Comme Arthur, nous sommes en pleine psychose, nous n’avons plus aucune notion de bien et de mal. En libérant son rire, il nous enferme dans son esprit. On lui offre l’opportunité de poursuivre ses envies sans contraintes ni jugements. Les jugements d’une société qui écrasent sa part d’humanité dont la probable inspiration de Phillips/Silver vient de Brian Azzarello dans Joker. La figure anarchique de Fleck qui devient une figure révolutionnaire n’est pas nouvelle non plus, elle trouve même ses origines dans The Man Who Laughs de Ed Brubaker. Source d’inspiration de Nolan pour son Dark Knight, le duo Phillips/Silver y retourne pour en extirper les germes de la révolte envers les riches et puissants de ce monde. Thomas Wayne en devient le représentant direct dans Joker, un choix malin détournant l’image de saint bienveillant mis en avant par le regard de Bruce Wayne dans ses précédentes interprétations. Ici, il n’est qu’un être détestable, ignorant, un puissant rejetant ceux qui lui sont inférieurs, du moins dans l’esprit d’Arthur Fleck. Le travail d’adaptation de Phillips/Silver est impressionnant, mais souffre de quelques facilités d’écriture notamment dans les liens qu’il tisse avec l’univers de Batman frôlant le clin d’œil forcé par la présence en surplus de la famille Wayne. C’est sur ce lien que Todd Phillips marche, tel un funambule, tenu par un fil miraculeux, tendu entre les inspirations des comics et ses influences du cinéma.

Joker est une adaptation de comics, mais là où la plupart de ses adaptations ne cherchent pas plus loin qu’une représentation d’une case de BD, le film de Todd Phillips puise dans le cinéma, notamment celui de Martin Scorsese. Le plus évident est La Valse des Pantins où le rejet d’une figure paternelle et son dédain envers son fan finissent par plonger dans la démence un homme déséquilibré et dangereux. Arthur Fleck est passionné par l’émission du Murray Show qu’il regarde avec sa mère souffrante. Il s’imagine sur scène avec son idole enlacés et illustrant pour lui un père absent. Un père qui aurait pu sauver sa mère de ses errances psychiques. La condescendance qu’il subira de la part de ce « père » deviendra le premier point de rupture de son humanité. Arthur Fleck n’est pas seulement un homme cherchant un père, mais surtout un être en marge d’une société qui l’oublie. Arthur est à contre temps du monde qui l’entoure, bloqué par son handicap, ce rire incontrôlable qui le désynchronise des autres. Frappé, cabossé, ignoré, Arthur, nourri de son désespoir, laisse échapper sa folie et son rire pour épouser la violence. On retrouve le même parcours chez Travis Bickle dans Taxi Driver, la même énergie négative qui pousse un homme dans le gouffre de sa névrose. Travis s’échappe en héros du hasard, là où Arthur devient une figure du mal. Un carrefour où les deux personnages ne choisissent pas le même chemin.

Si Arthur Fleck est nourri de Travis Bickle, Gotham City est porté par le New-York poisseux de Scorsese et Paul Schrader. Un environnement toxique qui ne peut produire que de la déviance. Un purgatoire d’âmes en colère cherchant à s’extirper de l’enfer qui se tapit sous leurs pieds. Un enfer promis par les puissants logés dans l’olympe de leurs châteaux. Une révolution explose sous les coups de pistolets, le Diable sort des enfers, libéré de la gorge d’Arthur, et permet à ses puissants de finir assassinés dans des ruelles sombres. Un cauchemar éprouvant, une descente dans les veines d’une ville en proie à la folie. On peut citer aussi À Tombeau Ouvert pour l’imagerie de la violence psychique et de la folie qui s’imprègnent au sein d’un personnage et d’une population comme la résultante d’une société au bord de l’apocalypse. Todd Phillips surprend. Il récite sa leçon du Scorsese illustré avec application et parvient à s’en emparer, se l’approprier pour le plier à sa volonté. La jurisprudence « Échelle De Jacob » aurait du nous y préparer, mais voir la mise en scène virulente et perverse de Phillips nous rouler dessus est la grande réussite de Joker. Lawrence Sher participe, à la photographie, à la claque visuelle de l’œuvre. La couleur et les lumières plongent le spectateur dans les méandres psychotiques d’Arthur Fleck. D’une danse mystique à une pluie battante, Sher parvient à traduire la folie et le feu qui s’imprègne en Gotham finissant d’illustrer Joker comme un cercle infernal brûlant et incendiaire. Pour tisser la toile, Todd Phillips avait aussi besoin d’une musique hypnotique, il trouve en Hildur Gudnadottir sa joueuse de flûte enchanteresse. Elle crée de l’empathie pour Arthur ainsi que de la mélancolie tout en préparant l’injection de chaos fiévreux qui s’imprègnera dans nos oreilles. On est ainsi plongé, pieds et poings liés, dans la folie du Joker sans aucune once d’échappatoire. Nos yeux, notre corps, notre esprit et nos oreilles plongent nos sens et notre jugement en ébullition. Une situation dont Joaquin Phœnix se servira pour nous asséner le coup de grâce. 

Cesar Romero, Jack Nicholson, Mark Hamill, Heath Ledger, Jared Leto. Joaquin Phœnix rejoint le club des acteurs ayant prêter son visage au sourire le plus glaçant de la pop culture. Un lourd héritage aussi riche que diversifié dans ses propositions. Là, était la première difficulté pour Phœnix, arriver à exister et personnifier de nouveau un personnage maintes fois interprété, surtout après l’ouragan de chaos du Joker de Heath Ledger. Le parallèle entre les deux acteurs est par ailleurs parlant de l’évolution sociétale de ses douze dernières années. Là, où le Joker de Ledger était une force mystérieuse, insoluble tentant d’embarquer le monde dans sa folie ravageuse sans toutefois y parvenir mais prédisant le feu des années à venir, le Joker de Phoenix en devient l’illustration. Un monde qui plonge dans la folie des hommes et qui n’attend qu’un symbole démoniaque pour l’amener au fond de l’abysse. Pour parvenir à porter ce rôle, Joaquin Phoenix va tordre son corps et son esprit pour se plier à une souffrance autant physique que psychique. L’image charnelle est terrorisante, des os et des côtes blessés et marqués accompagnent des gestes désarticulés et courbés. Quand Arthur Fleck monte les marches il souffre portant la misère du monde sur ses épaules.

Le rire de Joaquin Phoenix, élément essentiel du Joker, n’en est que plus fort. Son handicap se transforme en force lorsqu’il finit par basculer. Il était en marge, il devient un symbole. Il souffrait en montant les marches, il les descendra en dansant. Le Diable peut danser au clair de lune, Fleck est mort, vive le Joker. Joaquin Phoenix pèse sur tout le film qui lui est entièrement consacré. Son rire oui, mais aussi son regard et sa gestuelle qui captent nos émotions créant l’impossible empathie pour un tel personnage. Sa présence est telle que le reste du casting est quelque peu absent hormis Robert DeNiro et Frances Conroy. Si le premier point de rupture s’avère être le « Père » en la personne de Murray, la mère en est le second et ce basculement ne pouvait fonctionner sans le talent et la complicité entre Phoenix et Frances Conroy. Le reste du casting est trop secondaire pour retenir l’intention. Entre une erreur de casting pour les Wayne ; principalement du à un âge bien trop avancé pour être cohérent ; et un manque de présence à l’écran pour Zazie Beetz en particulier, difficile à Joaquin Phoenix de trouver des contrebalances à son poids imposant malgré sa maigreur à l’écran. C’est une volonté établie du métrage, de canoniser le Joker, d’imposer la gravité de la mise en scène autour de la planète Phoenix. Comment leur en vouloir. Joaquin Phoenix est grand, trop grand face au reste du casting, mais quelle grandiose interprétation. Tendue, saignante, hypnotique et éprouvante autant pour le corps et l’esprit que l’acteur arrive à tordre à sa volonté. On en ressort autant éprouvé qu’émerveillé.

Miracle d’équilibre, le Joker est un mélange subtil et cohérent entre les comics et le cinéma. Une origin story inédite mais entièrement fidèle à l’esprit du clown tueur. La chute d’un homme devient la chute d’une société, une chute violente et sans concession autant manipulatrice par la façon de nous y faire participer que prédicatrice d’un monde au bord du gouffre. La lente agonie de ce monde qui se consume dans sa fièvre. Fièvre qui enveloppe dans sa chaleur nos pensées manichéennes avant de supprimer tout jugement envers l’éprouvante violence humaine que  déverse le prince du crime de Gotham. Une folie vénéneuse qui empoisonne de façon insidieuse notre propre jugement moral. Une plongée dans la folie d’un homme, une plongée dans la folie du Joker. Todd Phillips prouve que le cinéma américain en a encore dans les tripes.

2 commentaires sur “Joker : That’s Life”

  1. J’ai hâte d’être à mercredi pour voir le film, critique qui ne donne pas seulement envie de le voir mais surtout nous met dans l’ambiance du film sans l’avoir vue…. merci Vincent !

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