Jeanne : Au secours du cinéma français

Le cinéma aime Jeanne d’Arc. L’incroyable destinée de La Pucelle d’Orléans a été filmée par les plus illustres réalisateurs, de Dreyer à Bresson en passant par Rossellini. Bien avant Wonder Woman ou Captain Marvel, c’est une super-héroïne dont la modernité reste intacte, et qui fascine toujours les cinéphiles

Deux ans après son premier opus Jeannette, Bruno Dumont filme la suite et la fin de l’histoire de Jeanne d’Arc, selon son scénario adapté des textes de Charles Péguy.  La forme a changé. Si Jeannette, sorte de Jeanne d’Arc : Begins était une comédie musicale surréaliste et volontiers burlesque, ce Jeanne d’Arc (Knight Rises) est un drame musical. La légèreté de la jeune bergère fait place à la gravité de la chef de guerre, et la musique de Skrillex est remplacée par la sublime bande-son Vangelis-esque de Christophe.

Pour autant, le film n’a rien perdu de sa beauté plastique en chemin (somptueuse photo de David Chambille) et de sa constante recherche de la musicalité du texte de Péguy. Il y a une ambition dans la diction des phrases, dans la manière d’ouvrager les dialogues et de servir les mots, que l’on ne retrouve guère que dans les films d’Eric Rohmer. A l’écoute, c’est un délice.

Mais que serait Jeanne d’Arc sans une talentueuse actrice, c’est-à-dire, pas Milla Jovovich ? Comme dans le premier opus, Jeanne est incarnée par la jeune Lise Leplat Prudhomme. Âgée désormais de 12 ans, elle semble d’abord bien trop jeune pour incarner l’héroïne presque vingtenaire. Mais ce choix surprenant donne en réalité toute sa force au film. D’abord, Leplat Prudhomme étonne par sa maturité, la force de son oralité et le magnétisme de sa présence. Son visage et sa voix monopolisent l’écran et les enceintes. Ensuite, sa jeunesse renforce encore davantage le contraste avec ses juges, ecclésiastiques et universitaires décatis, vieillards d’un autre monde et d’un autre temps, grotesques et envieux.

La jeunesse de Jeanne possède la force de l’universel et de l’intemporel. Sa quête est d’une étonnante modernité, et en la voyant bouter les anglais hors de France sous les critiques du vieux monde, on ne peut s’empêcher de penser, avec amusement, à Greta Thunberg en train de bouter le carbone hors de l’atmosphère sous les cris d’orfraies de la classe politique.

Il faut la voir, l’effrontée Jeanne, tenir tête à la seule force de sa voix, aux vieux impotents qui la jugent lors de son procès. Il faut la voir, droite et inflexible, face aux dos voûtés et aux compromissions de ses contempteurs masculins. Il faut voir sa fougue, le pouvoir de la foi qui l’anime, elle, la bergère sans richesse ni héritage. En vrai, qui pourrait s’asseoir à la table de Jeanne d’Arc et lui dire « Je suis plus féministe que toi ? ». Elle incarne encore l’esprit conscient et contestataire de toute une génération, tellement actuelle que Aya Nakamura aurait mieux fait d’appeler son tube pour ados « Djadjeanne »

Robert Bresson disait à la suite de son film Le Procès de Jeanne d’Arc : « Jeanne illustre une loi humaine, celle du ‘qui perd, gagne’. Pour gagner, il faut perdre jusqu’au bout, pour accéder au royaume des grandes choses, même terrestres ». C’est ainsi que Jeanne d’Arc ne meurt jamais. C’est ainsi qu’elle est récupérée tour à tour par les uns et par les autres, par la gauche et par la droite, par les croyants et les incroyants, mais reste à jamais insaisissable à travers les siècles.

Insaisissable, c’est le cas ici également : Jeanne n’est pas un film pour tout le monde. C’est un film abstrait, symbolique, presque ascétique par séquences, comme lors de cette étrange bataille entre anglais et français, chorégraphiée en ballet de chevaux. C’est un film tendu, aride, enserré à son texte pendant 124 brûlantes minutes. Il se mérite, il s’écoute, il se vit dans l’intensité du regard de sa formidable comédienne.  Jeanne, enfin je vais vous dire, combien je soupire ; vous êtes si loin, si loin d’ici.

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