J’accuse : Pas de justice, pas de paix

L’affaire Dreyfus, du nom du capitaine Alfred Dreyfus, injustement accusé de haute trahison, fut un événement dramatique pour la France de la fin du XIXe siècle. Alors que l’antisémitisme montait en Europe, la justice française condamna Dreyfus à la suite d’un procès truqué, parce que juif. Le scandale embrasa la République et Dreyfusards et anti-Dreyfusards s’affrontèrent, dans un climat de guerre civile avec là encore, l’antisémitisme comme principale boussole. A notre époque où le fléau xénophobe resurgit dramatiquement en France, l’adaptation du livre D de Robert Harris dans ce film J’accuse est donc salvatrice.

La justice. Voici ce que réclame Alfred Dreyfus (Louis Garrel, déchirant), lorsqu’il est accusé à tort par une justice inique, à la suite d’un complot ourdit contre sa personne par des militaires antisémites. Cet impératif de justice, voilà ce qui guide le colonel Marie-Georges Picquart (Jean Dujardin, impeccable) pour mener sa contre-enquête, afin de faire innocenter Dreyfus. Le combat contre l’injustice, c’est ce qui secoue le spectateur qui visionne J’accuse. Quiconque regarde ce film est bouleversé par l’impossibilité pour Dreyfus de faire entendre sa voix face à l’ordre judiciaire établi, une armée compromise et une société anti-juive. Quiconque regarde ce film réalisé par Roman Polanski, ne pourra pas s’empêcher, peut-être, dans un coin de sa conscience, de lier l’affaire Dreyfus avec une autre affaire où justice n’est pas faite, l’affaire Polanski.

Le critique cinéma juge des films. Là est sa compétence. Il n’est pas un procureur et il ne rend pas la justice. C’est en cela qu’il essaye de séparer, dans son jugement et dans la mesure du possible, l’œuvre de son artiste, le film de son réalisateur. Mais le critique, comme tout spectateur, ne range pas sa conscience au vestiaire avant de rentrer dans la salle de cinéma. Et quand la vie du réalisateur se télescope à ce point avec le sujet d’un film, il ne peut l’occulter.

On le rappelle si besoin : Roman Polanski est toujours poursuivi pour une accusation d’abus sexuels sur mineur aux États-Unis, en date de mars 1977. Ayant fui le pays et en « cavale » depuis, le metteur en scène n’a donc pas encore été jugé, alors qu’il avait plaidé coupable des faits reprochés. Il a récemment été mis en cause pour d’autres affaires de viol, qui n’ont pas été jugées non plus, les faits supposés étant prescrits.

On retrouve donc dans ce J’accuse, l’histoire d’un innocent condamné à tort, mise en scène par un coupable jamais condamné. Cette situation serait ubuesque si elle n’était pas aussi dommageable. Alfred Dreyfus est bien évidemment inattaquable. Il est devenu, à son corps défendant, une icône de la lutte contre l’injustice, et le titre « J’accuse » d’Emile Zola publié dans le journal l’Aurore au matin du 13 janvier 1898, le cri de l’innocence qu’on assassine. Cette histoire mérite d’être racontée, et le film le fait fort bien. Néanmoins, était-il vraiment nécessaire que ce film soit réalisé par Roman Polanski ? Soyons clairs : il doit bien exister au moins cinq réalisateurs français, talentueux et n’ayant a priori violé personne, qui auraient pu rendre tout aussi bien justice à l’affaire Dreyfus.

En voyant ce film coup de poing contre l’antisémitisme, on ne peut s’empêcher de ressentir cette désagréable impression que Roman Polanski, volontairement ou non, utilise Alfred Dreyfus comme bouclier humain. Certes, tous deux ont subi de violentes attaques antisémites. C’est évidemment condamnable et abject. Pour Dreyfus, elles ont entraîné sa dégradation et sa condamnation. Ce n’est pas l’antisémitisme qui a conduit Roman Polanski devant les tribunaux, mais sa conduite sexuelle.

Le critique cinéma n’accuse pas. Il ne demande pas une justice populaire rendue sur les réseaux sociaux, il ne demande pas la censure. Simplement, il souhaite, comme tout citoyen, que justice soit rendue par les tribunaux. La semaine dernière, la comédienne Adèle Haenel, dans une longue et courageuse interview au journal Mediapart, a révélé avoir subi des attouchements sexuels de la part du réalisateur Christophe Ruggia, et a demandé une prise de conscience de l’ensemble de la profession, mais également de la société toute entière, sur les violences sexuelles faites aux femmes.

La sagesse de ses paroles mérite de conclure : « Les monstres ça n’existe pas. C’est notre société. C’est nous, nos amis, nos pères. Il faut regarder ça. On n’est pas là pour les éliminer, mais pour les faire changer. Roman Polanski est un cas emblématique d’une société dans laquelle une femme sur cinq victimes de violences sexuelles. ». Sans ce changement, sans cette justice, nos consciences ne nous laisseront pas en paix, au cinéma et au-dehors.

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