It Must Be Heaven : Paradis perdu

Le grand retour d’Elia Suleiman nous plonge dans une comédie politique et décalée, où l’absurde côtoie cette question toute simple : c’est quoi, le sentiment d’appartenance ?

Réalisateur rare (quatre longs métrages depuis 1996) mais précieux, Elia Suleiman signe sa nouvelle œuvre, récompensée à Cannes d’une mention spéciale du jury, et se met en scène en tant que cinéaste palestinien en quête de financement. Ce point de départ méta lui permet de se placer en spectateur d’une violence universelle qui dépasse le cadre géographique de sa terre natale.

It Must Be Heaven suit donc les aventures d’un Elia Suleiman économe en verbe (deux courtes répliques au total) qui alterne entre trois villes diamétralement opposées : Nazareth, Paris, New-York, pour en observer les similitudes. Similitudes sonores, d’abord, sous la forme des nombreuses et omniprésentes sirènes dans les rues des trois villes ; similitudes politiques, surtout, tant les forces de police, déshumanisées et oppressantes, sont présentes partout, et tout le temps. Pour évoquer ces ressemblances, Elia Suleiman passe par l’absurde, par le décalage des nombreuses scénettes comiques auxquelles il assiste avec flegme et mélancolie, rendant le personnage et son auteur irrésistiblement attachants. Par ses cadres et ses chorégraphies d’une précision chirurgicale, il observe un monde dans lequel les forces de l’ordre poursuivent un vendeur à la sauvette en monocycle électrique, où l’on propose des plateaux repas commandés comme au restaurant aux sans-abris, et où l’on se dépêche d’occuper une place libre dans un jardin public alors qu’une vieille personne semblait s’y diriger.

Là est la potentielle limite du long-métrage : la succession de scènes absurdes peut, une fois l’étonnement passé, lasser le spectateur et le laisser en dehors. Le public français profitera de la délocalisation de l’intrigue à Paris au bout d’un tiers de film, où le réalisateur s’amuse à filmer la capitale vide, puis pleine, jouant sur la fête nationale française, cette partie de l’intrigue se déroulant un quatorze juillet. Paris est belle, Paris est resplendissante (on appréciera un plan sur Notre-Dame avant son incendie), mais des chars circulent en file indienne et des avions militaires survolent les habitations. C’est dans cette ville que Suleiman explicite le plus son propos. Il y rencontre un producteur parisien refusant le financement de son film, pour le motif qu’il n’est « pas assez palestinien », et que son action pourrait de fait se dérouler n’importe où. Là est tout le propos du film : la violence palestinienne se retrouve (à différents degrés, évidemment) partout.

Malgré tout, Elia Suleiman ne se prive pas de livrer ça et là quelques touches d’espoir bienvenues, nous permettant, entre deux gags, de profiter de jolis moments suspendus. C’est sûrement, au-delà du burlesque qu’il maîtrise parfaitement, ce que le cinéaste fait de mieux dans It Must Be Heaven

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