Cinéthème #2 : A24 ou le nouveau cinéma indépendant américain

Les années 2010, c’était une magnifique décennie de cinéma. On se le dit, on se le redit mais on ne s’en lasse pas parce que ces dix années ont permis de belles découvertes et, bien évidemment, des découvertes pour la plupart américaines. Difficile d’ignorer l’hégémonie américaine quand on se passionne de cinéma. Si les blockbusters sont sans cesse sortis durant ces dix années, il y a aussi eu des films indépendants grandioses qui ont réussi à se frayer un chemin sur le devant de la scène. Le cinéma indépendant est, outre une magnifique preuve artistique de liberté, la superbe possibilité pour des réalisateurs d’exprimer leur potentiel et leur personnalité. Parmi les grands transmetteurs de cette culture cinématographique, impossible de ne pas aborder le désormais célèbre studio A24, désormais symbole du cinéma indépendant américain. Retour sur une petite décennie au fameux studio.

C’est en 2012 que l’épopée commence, alors que trois new-yorkais, Daniel Katz, John Hodges et David Fenkel, décident de créer la compagnie. Auparavant, les trois étaient déjà dans le milieu du cinéma, sans pour autant se démarquer ou participer à des films remarquables. L’histoire n’est donc pas tout à fait en marche. Sauf qu’à partir de 2012, les trois comparses décident de créer A24, nom qui aurait été donné en référence à l’autoroute sur laquelle roulait Daniel Katz lorsqu’il eut la brillante idée de créer la société, alors uniquement de distribution. Impossible de ne pas voir que la démarche fut motivée par la volonté de créer un penchant à Hollywood, tant géographiquement (A24 ayant pris vie à New York, Hollywood se situant à Los Angeles) qu’artistiquement (les superproductions face aux petits films indépendants). 

Il faut alors voir les débuts de la société, qui sort dès 2013 ses premiers films, le tout premier étant A Glimpse Inside the Mind of Charles Swan III réalisé par Roman Coppola (fils de Francis Ford Coppola et frère de Sofia Coppola). On peut citer, dans la même année, le controversé Spring Breakers d’Harmony Korine ou encore The Bling Ring de Sofia Coppola. Les débuts sont donc d’ores et déjà annonciateurs de l’ampleur qu’ils sont en mesure de prendre, et ce notamment par le nombre de films pris en charge, mais encore plus les noms qui s’associent déjà à la firme. A24 poursuit donc sa lancée dans le cinéma américain, et nous donne l’opportunité de découvrir des films tels que Enemy (Denis Villeneuve, 2014), Under the skin (Jonathan Glazer, 2014, ce film étant d’ailleurs dans de nombreux tops de la décennie de grandes rédactions), Ex Machina (Alex Garland, 2015), The Witch (Robert Eggers, 2016) ou encore Midsommar (Ari Aster, 2019). Et tout ceci n’est qu’un petit échantillon de leur contribution au cinéma, car de trop nombreux films grandioses et marquants ont pu être présents sur nos écrans grâce à A24. 

Plus loin que seulement les films, il est finalement essentiel de voir l’importance du studio dans la découverte mondiale de réalisateurs talentueux désormais reconnus : on pense notamment à Robert Eggers (The Witch, The Lighthouse), Ari Aster (Hérédité, Midsommar) ou encore Barry Jenkins (Moonlight, Si Beale Street pouvait parler). C’est finalement ce dernier qui a de quoi nous intéresser le plus, car c’est par Jenkins que le studio a enfin pu avoir la reconnaissance qu’il méritait. En effet, en 2016 sort le génial Moonlight, magnifique et triste récit d’un jeune noir homosexuel à différents moments de sa vie. Le film est nommé pour l’Oscar du meilleur film, face à un certain La La Land. La cérémonie des Oscars se déroule normalement, jusqu’à l’annonce du plus prestigieux des prix, celui du meilleur film de l’année, et est alors annoncé vainqueur La La Land. Ceux qui suivaient la remise des prix s’en souviennent encore, car une belle erreur avait ici été commise par l’Académie : mauvaise enveloppe, l’Oscar revient en réalité à Moonlight de Barry Jenkins. Il serait alors mauvaise langue de ne pas reconnaître que cette bourde n’a eu aucune conséquence sur la succès du film, et a fortiori sur A24. Si le studio avait déjà son petit nom dans le cinéma, un Oscar du meilleur film ainsi qu’une polémique (l’adulation autour de La La Land s’en est trouvée décuplée) ne pouvait que le mettre encore plus en avant. 

Depuis, impossible de ne pas reconnaître l’influence d’A24 sur le cinéma américain. Le studio ne cesse de faire découvrir des pépites cachées (sa dernière en date étant Ari Aster) et de contribuer au développement du cinéma indépendant. Le studio a depuis dépassé la simple distribution de films, pour aussi s’attaquer à la production de films, mais aussi de programmes TV. Finalement, il y a un peu plus d’un an, A24 a conclu un partenariat avec Apple, laissant présager de nombreux programmes signés A24 sur le service de streaming de la marque à la pomme. Tout cela laisse donc voir à quel point, en moins de dix ans, A24 a réussi à s’ériger en tant que grand du cinéma, et même plus : en tant que marque de fabrique. Le sigle est désormais devenu un gage de qualité, et de nombreux films continuent de sortir sous le drapeau de la société new-yorkaise. Malheureusement, ils peinent souvent à traverser l’Atlantique et à atteindre l’Europe. On ne peut donc qu’espérer que la décennie à venir marquera encore plus le succès de la franchise, afin d’asseoir sa présence dans nos salles obscures. 

Une question peut cependant se poser, indépendamment de la question de la qualité des films A24 : est-il réellement souhaitable que le studio continue d’asseoir sa supériorité dans le monde du cinéma indépendant ? À la manière d’un Disney pour les blockbusters, A24 devient peut à peu une sorte de monstre hybride à la capacité folle de proposer des oeuvres complexes au cinéma, mais ces derniers semblent perdre de leur caractère indépendant tant ils sont sujet à une mise en lumière digne des plus grands. Là n’est certainement pas le souci, car l’on ne demande pas d’un film indépendant qu’il soit projeté tel un secret bien gardé, mais la question d’une uniformisation du contenu se pose tout de même. Si chaque film A24 n’est pas similaire au précédent, il y a tout de même une « patte A24 » facilement décelable : tant dans les thèmes (la mort, l’errance, la solitude, les doutes,…) que dans l’esthétique, qui semble presque avoir subi le passage d’un filtre. 

Finalement, le studio met à disponibilité de plus en plus de films par an, loin d’avoir la capacité de soulever le même engouement qu’auparavant. Perdons-nous constamment l’art pour le profit ? Évidemment, la situation est plus complexe, et les films A24 restent (pour le moment) globalement magnifiques. Mais à quoi pouvons-nous nous préparer pour les années à venir ? L’appât du gain semble doucement récupérer tout ce qui fut, un jour, une idée artistique grandiose. A24 est encore la solution pour contrebalancer avec le cinéma à gros budget, mais son rapprochement avec Apple et Netflix (la sortie quasiment directe sur la plateforme de leur nouveau Uncut Gems) sont les premiers signes d’un potentiel revirement marketing et, finalement, du début de la lassitude face à la banalisation du cinéma indépendant prôné par A24. 

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