Radioactive : Marie Curie, Atomic Blonde

Radioactive CinéVerse

Après une incursion dans le registre du thriller burlesque et grinçant avec Voices, Marjane Satrapi revient à ses premières amours d’auteur de bande dessinée. Avec Radioactive, elle adapte au grand écran le roman graphique de Lauren Redniss Marie & Pierre Curie, A Tale of Love and Fallout. Un défi à sa hauteur ?

Filmer la bande dessinée au cinéma n’est pas simple. Filmer la science au cinéma, c’est très compliqué. Il y eut quelques rares exemples de biopics de savants,  comme Une Merveilleuse histoire du temps, Imitation Game, Un Homme d’Exception… Tous firent le choix de privilégier le récit de l’homme, plutôt que celui du scientifique.

Filmer une expérience scientifique, ce n’est pas filmer de la peinture. Ce n’est pas forcément attrayant à l’œil, ni divertissant, encore moins simple à expliquer. Et filmer la chimie des époux Curie, leurs pipettes et leurs becs bunsen, c’est a priori moins rock’n’roll que de filmer la musique de Bohemian Rhapsody.

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Après avoir effectué un certain saut de la foi en entendant tous les protagonistes du film parler anglais (production anglo-saxonne oblige…), le spectateur comprend que cette histoire de Marie Skłodowska (Rosamund Pike) et de Pierre Curie (Sam Riley) sera une romance entre deux savants de génie, filmés comme des poètes. Deux amoureux se séduisant en lisant leurs thèses et leurs publications scientifiques, comme d’autres se déclameraient des poèmes. Une romance fiévreuse, féministe, voire érotique à l’image de ce presque Déjeuner sur l’herbe que la réalisatrice reconstitue, loin de la froideur que dégagent les époux Curie sur ces photos grisâtres qui les immortalisent.

La photo, justement. Celle d’Anthony Dod Mantle (Dogville, Slumdog Millionaire..) participe à cette même idée de mêler les genres, les lettres et les sciences, le trivium et le quadrivium. « Ma mère est une peintre et mon père un scientifique » disait le chef opérateur au magazine Exposure en 2003. Sa photographie, à la fois impressionniste et d’une définition remarquable, réussit l’étrange alliance entre un décor semblable à un atelier de peintre, vétuste,  encombré, poussiéreux – bien loin de l’image d’Epinal du laboratoire de chimie – et la modernité de cette science révolutionnaire qui naît sous nos yeux. Son image, longtemps éclairée à la bougie, figée dans des tons bleus pétrole et blancs rappelant le XIXe siècle, est soudainement balafrée par les néons verts et phosphorescents de la radiation du radium, cette fluorescence nucléaire qui annonce le jeune XXe siècle débutant.

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Il est vrai que cette envoûtante lumière verte que Marie Curie garde sur son cœur, comme le ferait Gatsby le Magnifique, a des allures de Graal sous la caméra de Satrapi. Mais le spectateur de nos jours, n’ignore plus que cette radioactivité est mortelle. Comme dans Le Vent se Lève de Miyazaki, le génie fanatique du scientifique en quête de progrès cause finalement les grandes catastrophes à venir. La découverte du radium qui donna à Marie Curie l’un de ses deux Prix Nobel, éleva à tort ce nouvel élément comme un médicament miracle, la panacée dont l’irradiation naturelle soignerait toutes les maladies. La Queen Curie rendit le monde Radium Gaga.

Las ! C’est à ce moment que le scénario dissout sa dimension scientifique, pour basculer dans une histoire de mœurs bien plus convenue et ordinaire. Le script cède à bien trop de clichés hollywoodiens, dans lesquels Marie Curie, devenue une quasi rockstar, défie la société avec une arrogance et un fanatisme, pour le moins fantaisistes. Aussi juste qu’il soit, cet agenda #MeToo parait ici anachronique et quelque peu forcé. Il faut toute la subtilité du jeu de Rosamund Pike, ambigüe et déterminée, pour que Marie Curie ne se transforme pas en scientifique fou antagoniste de Spiderman, façon Green Goblin au féminin.

Reste la grande perspective de l’Histoire. Par ses allers et retours entre passé et futur, par son montage en flashbacks et flash-forwards, Marjane Satrapi mesure le poids des bienfaits et des méfaits de l’œuvre des époux Curie, comme l’on pèserait les âmes au purgatoire. D’un côté, les cancéreux soignés par la curiethérapie. De l’autre, les irradiés d’Hiroshima ou de Tchernobyl. Le long de ces grandes ellipses lancées à travers le temps, Radioactive met en lumière tout ce que l’humanité doit à la chercheuse franco-polonaise. Tout le prix à payer aussi. Ce génie est un don ; c’est aussi une malédiction.

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